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Bangladesh : la responsable de la répression des grèves du textile reconduite pour un cinquième mandat

Zara, Camaïeu, H&M, Benetton, C&A, Go-sport, quelques grandes surfaces comme Carrefour ou Auchan et bien d’autres, les distributeurs de prêt-à-porter, de luxe ou bas de gamme dans les supermarchés, peuvent être rassurés. Au Bangladesh, l’un de leurs premiers fournisseurs où la grève des ouvriers et ouvrières de l’automne dernier les avait quelque peu inquiétés pour leurs profits, la dictature est reconduite. Le 7 janvier, la Première ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, au pouvoir depuis 2009, a été réélue pour un cinquième mandat à la tête du pays. Derrière cette victoire, un contexte de répression de l’opposition et de la classe ouvrière.

Son parti, la ligue Awami, a remporté des élections jouées d’avance. Le faible taux de participation aux élections (officiellement 40 %, mais selon certains journaux à peine 28 %) est bien le reflet de l’impopularité du régime dans un contexte de répression particulièrement accru depuis les manifestations et grèves des travailleurs du textile de l’automne dernier1 : quatre morts lors des manifestations, 20 000 opposants en prison suite à d’énormes vagues d’arrestations entre octobre et décembre, 88 000 autres encore en attente de procès ; et des prisons surpeuplées avec au total 80 000 personnes pour une capacité d’accueil totale de 40 000 !

Derrière la répression des grèves et de l’opposition, il y a, avant tout, la défense des intérêts du patronat, en particulier celui de l’industrie textile qui représente 85 % des exportations du Bangladesh, deuxième pays exportateur de prêt-à-porter derrière la Chine. Mais le coût de la main-d’œuvre dans les usines bangladaises de confection ne représente que 1 % du prix de vente des vêtements. Et le patronat du textile fait la loi : selon Khondaker Golam Moazzem, chercheur au CPD (think tank pour le « dialogue politique »), 67 des 350 députés qui composent le parlement national du Bangladesh ont des liens directs ou indirects avec l’industrie du textile.

Les travailleurs bangladais subissent une exploitation impitoyable. L’inflation est chiffrée à 9 %, mais bien plus sur les produits de première nécessité : par exemple, le prix du riz a augmenté de 25 % sur les deux dernières années. Certaines factures d’électricité ont pris jusqu’à 50 %, ce qui a mené à une hausse des prix alimentaires et non-alimentaires de 20 % (toujours sur deux ans)2. Avec des salaires d’environ 8 000 takas par mois (68 euros) avant la grève de novembre, des salaires couvrant à peine 60 % des besoins de base, et plus de la moitié des Bangladais vivant avec moins d’un dollar par jour, la lutte des travailleurs devient vitale. Sans parler des conditions de travail mortifères. L’effondrement des ateliers textiles du Rana Plaza en 20133, qui avait causé la mort de 1 127 travailleurs, a mis en lumière les conditions de travail des ouvriers bangladais. Malgré les nombreuses promesses pour l’amélioration des conditions de travail (et l’augmentation des salaires suite au mouvement qui avait suivi), de nouveaux incendies ont eu lieu les années suivantes, notamment en février 2019, dans la vieille ville de Dacca, causé par le stockage illégal de produits chimiques, provoquant la mort de 70 personnes, et en juillet 2021 dans une usine en banlieue de la capitale qui causa la mort de plus de 50 personnes.

De l’autre côté, le patronat réalise des profits toujours plus importants au détriment des travailleurs. Malgré la baisse globale des exportations de textile (liée à la baisse de la consommation en Europe et aux États-Unis due à l’inflation), les exportations ont continué d’augmenter en valeur. Sur l’année 2023, les exportations du secteur de l’habillement ont rapporté 50,98 milliards de dollars au patronat du textile, un chiffre en hausse par rapport à 2019, année où les exportations textiles avaient rapporté 30 milliards de dollars4. Depuis 2013, les salaires n’ont été augmentés qu’une fois, après l’accident du Rana Plaza, afin d’apaiser une situation explosive. Le « Conseil du salaire minimum » qui fut créé à la suite de l’accident et était censé augmenter les salaires tous les cinq ans, ne l’a pas fait en 2018. La sacro-sainte « compétitivité » du Bangladesh se fait bien évidemment sur le dos des travailleurs, qui sont payés quatre à cinq fois moins que leurs camarades cambodgiens, chinois, vietnamiens ou malaisiens, eux aussi exploités avec des salaires de misère et de très mauvaises conditions de travail.

La grève de novembre dernier dans l’industrie textile, qui a duré plus de trois semaines, avait démarré suite à la proposition d’augmentation des salaires de 25 % de la BGMEA (Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association, le Medef local) jugée largement insuffisante. La revendication des ouvriers du textile était le triplement des salaires pour atteindre 20 393 takas (190 euros) mais ce n’est pas la seule. Le patronat s’était empressé de fermer 600 usines afin d’empêcher l’expansion de la grève. Celle-ci a néanmoins duré trois semaines et obtenu une augmentation de 56 % au lieu des 25 % initialement proposée par les patrons. Mais cette augmentation reste toujours dérisoire alors que les salaires sont si bas que le triplement du salaire revendiqué était considéré comme un minimum pour pouvoir vivre.

Cette grève s’est ajoutée au mouvement pour la destitution de la Pemière ministre, la libération des prisonniers politiques et l’organisation d’élections libres et équitables, qui dure depuis plusieurs mois. À la tête de ce mouvement se trouvait le BNP (Parti nationaliste du Bangladesh) lui aussi touché par la répression bien que ce parti bourgeois, fondé par le général Ziaur Rahman (président du pays de 1977 à 1981), n’ait en aucun cas l’intention de menacer le pouvoir des patrons. Il l’a montré plusieurs fois au cours de l’histoire récente du pays où il a plusieurs fois gouverné au cours des années 1990 et 2000, parfois allié aux militaires qui avaient pris le pouvoir entre 1982 et 1991 et aux islamistes. La fidélité du BNP au patronat explique d’ailleurs son refus de soutenir les grèves, et si, dans sa critique du gouvernement en place, il parlait lui aussi de lutte contre l’inflation, c’était sans soutenir les revendications d’augmentation des salaires.

Après la grève le mouvement avait continué, mais en perdant son caractère, derrière les mots d’ordre démocratiques du BNP, avec une forte participation populaire. Le 16 décembre, notamment, 300 000 personnes défilaient lors de la fête nationale (Victory Day) derrière le BNP alors que ce parti est considéré comme terroriste par le pouvoir. Le BNP connaît la force des travailleurs, qu’il cherche à utiliser dans son bras de fer avec le gouvernement, comme en témoigne l’appel à la grève générale qu’il avait lancé pour le jour des élections législatives le 7 janvier. Il a ensuite appelé à manifester pour la démocratie, mais aussi contre l’inflation le 30 janvier, jour de la première session du Parlement.

Le BNP a ses calculs ; la colère du monde du travail est toujours présente. La grève de l’automne a été sauvagement réprimée5. Mais la lutte des ouvriers du textile pourrait bien rebondir face à la reconduite de la même équipe honnie au pouvoir, et pourrait résonner auprès des travailleurs de la région, qui eux aussi font face à l’inflation et à ses retombées, comme au Vietnam, où des sous-traitants de Nike et d’Adidas prévoient le licenciement de 6000 ouvriers, ou en Chine, où l’annonce de fermetures d’usines et de licenciements ont mené à des mouvements de grève l’année dernière.

François Cichaud

 

 

 

1  https://nouveaupartianticapitaliste.fr/bangladesh-la-mobilisation-de-la-classe-ouvriere-rebat-les-cartes

2  https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/la-population-bangladaise-confrontee-a-la-pire-inflation-depuis-11-ans/#:~:text=%C2%AB%20L’inflation%20r%C3%A9elle%20ressentie%20est%20bien%20plus%20%C3%A9lev%C3%A9e%20%C2%BB&text=L’organisation%20a%20%C3%A9galement%20signal%C3%A9,cours%20du%20second%20semestre%202022.

3  L’effondrement du Rana Plaza est l’effondrement d’un immeuble contenant des ateliers textile à Savar, faubourg ouest de Dacca, la capitale du Bangladesh, le 24 avril 2013. Il a provoqué au moins 1 127 morts pour environ 2 500 rescapés.

4 https://www.lemonde.fr/international/article/2019/01/14/au-bangladesh-des-milliers-d-ouvriers-du-textile-en-greve-pour-reclamer-de-meilleurs-salaires_5408710_3210.html

5  En plus de la répression policière, les principaux syndicats du textile ont annoncé entre 3 000 et 4 000 licenciements suite à la grève (https://fashionunited.fr/actualite/business/bangladesh-des-milliers-d-ouvriers-du-textile-licencies-a-la-suite-de-manifestations-contre-le-salaire-minimum/2024010833917)