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Ces discrètes écoles de l’exploitation

Alors que le personnel de l’éducation était en grève les jours précédents notamment contre le renforcement du tri social au collège et la réforme/casse des lycées professionnels, c’est à l’« école de production » Fil en Normandie, à Condé-sur-Noireau, qu’Élisabeth Borne, tout juste redevenue députée de la sixième circonscription du Calvados, a réservé sa première visite ce jeudi 8 février. Tout un symbole de là où le gouvernement entend emmener le système éducatif…

Ouverte à la rentrée de septembre 2023, cette école de production forme au CAP Métiers de la mode. Elle s’adresse à des élèves décrochés, de 15 à 18 ans qui ne sont ni sous statut d’apprenti, ni sous statut scolaire. On leur fait miroiter que l’inscription à cette école est gratuite ou presque. Mais si les frais sont effectivement très réduits, c’est que les élèves paient leur formation autrement : par leur travail ! En effet, les travaux réalisés sont en fait de vraies commandes des entreprises locales du textile qui sous-traitent une partie de leur production à ces enfants. Loin de s’en cacher, l’école s’en vante, prétendant que les élèves trouvent plus de sens dans leur travail en se faisant ainsi exploiter ! Pour un peu, elle prétendrait que c’est à leur demande que les élèves ont quatre semaines de congés de moins que leurs camarades des lycées pros, et des semaines de 35 heures, comme les « grands »…

Il existe actuellement 65 écoles comme celle de Condé-sur-Noireau sur l’ensemble du territoire. Elles sont les héritières des ateliers d’apprentissage développés à Lyon à la fin du 19e siècle. La formation dispensée est directement tournée vers les entreprises qui soutiennent et pilotent l’école. Le conseil d’administration de l’école Fil en Normandie est ainsi composé d’élus de l’intercommunalité, du président des patrons de l’habillement normands et des directeurs des entreprises textiles du coin. Et pour cause : « Le principe de ces écoles de production, c’est de former sur des métiers en tension, où il y a des difficultés de recrutement parce que pénurie de main-d’œuvre1 », affirme la directrice. Et tant pis si l’horizon des élèves s’en trouve barré et limité au territoire local.

D’après la plaquette de présentation2, c’est un partenariat « win, win, win » : pour les élèves qui sont formés, les entreprises qui disposent de main-d’œuvre et pour le territoire qui se développe. Les régions ont donc aussi été mises à contribution. En 2019 la sénatrice du Calvados, Corinne Féret (PS) s’inquiétait qu’une baisse des financements régionaux fragilise les écoles de production. Muriel Pénicaud s’était empressée de garantir que l’État prendrait le relais. En effet, depuis sa loi de 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », bien que les formations des écoles de production relèvent du privé hors contrat, donc sont théoriquement privées des fonds d’État, celui-ci met la main à la poche sans se faire prier. En 2022, le ministère du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion a dépensé pour elles 7,5 millions d’euros, soit quand même en moyenne plus de 100 000 euros par établissement. Le mécénat d’entreprise y va aussi de son obole. La Fondation TotalEnergies s’est engagée en 2018 à verser 60 millions d’euros sur dix ans.

Entre la régionalisation des Centres d’information et d’orientation en 2018 et les réformes successives vidant les enseignements des lycées professionnels de leur substance et maintenant les collèges à qui le gouvernement enjoint de trier les élèves pour mieux éjecter les « faibles » sur des voies de garage, c’est un tableau cohérent de la voie macroniste pour l’éducation : le retour au 19e siècle…

Andréa Martin

Source photographie : Archives municipales de Cholet – 21Fi1720 – Atelier de tricotage, 1890. Photographie. Fonds A.P.P.P.C. Coll. AMC.

 


 

 

1  https://actu.fr/normandie/conde-en-normandie_14174/a-conde-une-nouvelle-formation-pour-la-rentree-prochaine_59783523.html

2  https://www.ecoles-de-production.com/