Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

Chili 1973. Chronologie rapide d’une course vers la catastrophe

Le Chili des années 60 était réputé pour la solidité de sa démocratie, son attachement à la légalité et pour son PIB par habitant relativement élevé (à l’époque comparable à l’Afrique du Sud ou à l’Arabie saoudite). Mais l’économie est presque exclusivement tournée vers l’exportation de minerai, surtout le cuivre, monopole des compagnies nord-américaines. Dans les campagnes, 2 % des propriétaires possèdent 60 % des terres. La très riche et très puissante bourgeoisie est entourée d’une petite bourgeoisie aisée, alors que la classe ouvrière vit dans des conditions difficiles et qu’une majorité de paysans se débat dans la misère.

1964. Gouvernement d’Eduardo Frei

Ce gouvernement démocrate-chrétien cherche à s’émanciper quelque peu des États-Unis, en particulier par des nationalisations contre rachat. Mais les indemnisations sont bien supérieures à la valeur réelle des biens. C’est le début des problèmes budgétaires et de l’inflation.

Libéralisation du droit syndical, accroissement considérable du nombre de syndiqués, multiplication des associations dans les quartiers pauvres. Des grèves éclatent, dont celle des mineurs à El Salvador, réprimée par un détachement militaire commandé par un certain Pinochet, alors colonel, faisant dix morts et des dizaines de blessés.

Vote d’une loi sur la réforme agraire qui prévoit l’expropriation des propriétés de plus de 80 hectares, mais la lenteur de son application entraine les premières occupations de terres.

Cette politique sera pour l’essentiel celle qu’appliquera le gouvernement d’Unité populaire (UP) et que la gauche baptisera pompeusement, et bien abusivement, de « voie chilienne vers le socialisme ».

Octobre 1970. Salvador Allende en tête à l’élection présidentielle

Il est finalement élu grâce au soutien de la démocratie-chrétienne. Mais l’UP n’est pas majoritaire et reste partiellement dépendante de la démocratie-chrétienne sur le plan parlementaire. L’UP est une alliance de six partis dont les plus importants sont le Parti socialiste, le Parti communiste et le Mapu, une scission de gauche de la démocratie chrétienne. Le MIR, parti d’extrême gauche proche du castrisme, soutient la coalition mais n’en fait pas partie.

La politique de l’UP au pouvoir

À son arrivée au pouvoir, Allende augmente les salaires des employés au niveau de l’inflation de 1970 (35 %), de 70 % pour les militaires et les fonctionnaires, de 100 % pour les ouvriers et les paysans. En outre, un demi-litre de lait est distribué à tous les enfants chaque jour. Ces mesures extrêmement populaires lui assurent un soutien durable dans les couches les moins aisées.

À la fin de l’année 1971, l’État a placé sous son contrôle une grande partie de l’appareil de production, en particulier les mines, la sidérurgie et les banques. Mais les nationalisations, comme sous son prédécesseur, sont effectuées par rachat et ruinent le budget. Les ouvriers sont appelés à « cogérer » leurs entreprises et à intensifier le travail. La réforme agraire se poursuit, mais le rythme ne s’accélère guère et le gouvernement ne fait jamais appel aux paysans.

Juillet 1971

Aggravation de la crise économique, conséquence de la nationalisation, avec rachat, des mines de cuivre, l’inflation s’emballe. La bourgeoisie, petite et grande, descend dans la rue. En décembre la droite et l’extrême droite encadrent d’importantes manifestations de femmes de la petite bourgeoisie dans toutes les villes du pays, munies de casseroles pour dénoncer la cherté de la vie.

1972

La crise économique s’aggrave encore, brusquement. Le cours du cuivre chute sur le marché mondial, privant le Chili de l’essentiel de ses revenus (80 % des exportations). La balance des paiements, excédentaire en 1970, atteint le déficit faramineux de 315 millions de dollars. Pour boucler son budget, le gouvernement fait fonctionner la planche à billets, l’inflation repart à la hausse, 163,4 % en 1972. Le gouvernement décrète le blocage des prix, ce qui n’aboutit qu’à accroitre la pénurie et à faire exploser le marché noir.

La réforme agraire est décrétée terminée, mais a surtout profité aux paysans moyens. 30 % des paysans restent sans terres, concentrés en partie dans les populations Mapuche.

Grande grève des camionneurs, pour l’essentiel entrepreneurs privés, en octobre, avec le soutien de la droite, de l’extrême droite et de certains responsables de l’état-major de l’armée. Le pays est paralysé. Allende appelle trois généraux au gouvernement.

Mais la classe ouvrière ne se laisse pas faire, les grèves se multiplient (on en compte en 1972 dix fois plus dans le privé qu’en 1971). Des manifestations gigantesques de soutien au gouvernement suivent systématiquement les démonstrations de la droite et les occupations de terres se répandent. Grève des mineurs, avec affrontements à Santiago. En juin se forme le premier « cordon industriel » dans un des principaux quartiers ouvriers de la capitale (250 usines, 46 000 ouvriers).

1973

L’Unité populaire reste la première coalition politique (44 %) aux élections législatives du mois de mars. Dans ces élections, le MIR soutient le PS.

Premier putsch militaire le 28 juin, qui échoue. Début août, un important réseau anti-putschiste dans la marine est démantelé par les officiers. Plusieurs dizaines de marins seront peu après jetés par-dessus bord et des centaines d’autres emprisonnés et torturés. Le gouvernement ne bronche pas.

Le coup d’État est imminent et se prépare au vu et au su de tous. Allende demande aux travailleurs de rester calmes… et de travailler plus. Le PC fait circuler des pétitions « non à la guerre civile ».

500 000 manifestants se réunissent devant le palais présidentiel pour soutenir le gouvernement et réclamer des armes… Allende leur fait faire une longue ovation en faveur de l’armée. Le 9 août, Allende appelle de nouveau des militaires au gouvernement et nomme Pinochet à la tête de l’armée.

Le 4 septembre, sept jours avant le putsch, ce sont encore 800 000 manifestants qui se rassemblent… et repartent toujours sans les armes pourtant promises à maintes reprises et qui n’arriveront jamais. Allende leur propose… un référendum qui devait se tenir le 12 septembre. Le corps des carabiniers, opposés au coup d’État, finit par se ranger du côté de l’état-major faute de tout soutien du gouvernement et pour ne pas subir le sort de leurs camarades de la marine.

Et c’est ainsi que le 11 septembre, Pinochet réussit son coup d’État, à la tête d’une armée pourtant relativement peu nombreuse (50 000 hommes) alors que des centaines de milliers de travailleurs étaient prêts à se battre, dans les villes comme dans les campagnes, mais trahis et abandonnés par les dirigeants des partis qui se réclamaient d’eux.

Michel Grandry

 

 


 

 

Ce dossier sur le Chili contient les articles suivants :
Chronologie rapide d’une course vers la catastrophe
Les leçons du coup d’État du 11 septembre 1973
Le rôle de l’extrême gauche, occasion manquée ou impasse stratégique ?
Courte bibliographie