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Chili 1973. Le rôle de l’extrême gauche, occasion manquée ou impasse stratégique ?

L’anarchisme sous la forme de l’anarcho-syndicalisme a servi de base initiale à la constitution d’un mouvement ouvrier révolutionnaire au Chili, et une part de sa combativité, de ses formes d’action se sont transmises au mouvement socialiste, puis communiste. Après la dégénérescence bureaucratique de l’URSS, et devant l’incapacité de la social-démocratie de devenir un courant implanté, l’opposition trotskiste a bénéficié d’une certaine audience intellectuelle, et même d’une activité significative dans les syndicats. Mais l’échec de la crise révolutionnaire en Bolivie au début des années 1950, où les trotskistes avaient une influence importante au sein de la Centrale ouvrière de Bolivie, notamment parmi les mineurs, a eu pour conséquence que nombre de militants se reconnaissant dans la Quatrième Internationale doutèrent – à tort à notre sens – des capacités de la classe ouvrière de prendre le pouvoir. La révolution cubaine des années 60 captera une part significative des jeunes militants formés au sein du trotskisme. Le noyau d’étudiants de la ville de Concepción au Chili, qui sera la future direction du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), parmi eux Miguel Enriquez et Bautista van Schouwen, a subi cette influence au travers d’un travail entriste au sein du Parti socialiste, mais dès le départ a conservé ses réserves à l’égard des capacités révolutionnaires de la classe ouvrière. Les prolétaires pauvres des bidonvilles, la jeunesse scolarisée, les occupations des terres par des paysans pauvres lui ont semblé être des vecteurs radicaux plus puissants. Fondé en 1965, le MIR passe en quelques années d’une fédération groupusculaire de groupes issus du trotskisme, du socialisme, de petits secteurs des Jeunesses communistes et de chrétiens radicaux à une organisation nationale de quelques milliers de militants en influençant bien davantage. La promotion de la lutte armée a laissé la grève générale aux oubliettes, les secteurs périphériques ont été privilégiés au travail d’implantation systématique dans la classe ouvrière, malgré un travail syndical qui aurait pu être une base de départ.

À l’arrivée de l’UP au pouvoir via la voie électorale, le MIR se retrouve totalement désarmé… politiquement. Malgré une surface importante et une audience croissante dans la jeunesse et dans certains secteurs de travailleurs et de paysans pauvres, le MIR ne comprend pas le changement d’humeur dans la classe ouvrière faute d’y être activement présent. Cette victoire électorale n’était pas à l’ordre du jour de ces nouveaux partisans de la voie cubaine, le lien entre les travailleurs et les organisations de gauche et la CUT était devenu une énigme. Au point que, lorsque l’on assiste au surgissement des cordons industriels, ce sont les militants de base du PS et du MIR qui imposent cette forme d’organisation à leurs directions. La direction du MIR tâtonne, s’adapte et croit, grâce à ses liens politiques et parfois familiaux avec le Parti socialiste, pouvoir influencer le cours de l’Unité populaire. Les longues lettres et circulaires échangées entre les deux partis illustrent à plus d’un titre la confusion la plus grande. Le MIR décide de faire pression sur l’UP plutôt que préparer la rupture pour une voie indépendante des travailleurs. Et bien sûr, il ne s’agit pas d’un manque de courage d’une jeune génération – Miguel Enriquez le secrétaire général du MIR a 29 ans en 1973 –, ou de combativité, mais du choix des objectifs politiques : pressions sur le gouvernement plutôt que révolution permanente, lutte armée de minorités plutôt qu’armement du prolétariat, actions radicales plutôt que grève générale, échanges avec la direction du PS plutôt que tenter de développer la fragile expérience des cordons industriels. Ne pas comprendre les limites de cette politique, au-delà du sacrifice des militants et leurs qualités souvent exceptionnelles, c’est se condamner à répéter les cruelles illusions de la voie pacifique au socialisme avec ses inévitables et tragiques conséquences.

T.K.

 

 


 

 

Ce dossier sur le Chili contient les articles suivants :
Chronologie rapide d’une course vers la catastrophe
Les leçons du coup d’État du 11 septembre 1973
Le rôle de l’extrême gauche, occasion manquée ou impasse stratégique ?
Courte bibliographie