Congrès du PCF : la promesse de « jours heureux »… sans mettre à bas le capitalisme

La petite phrase choc de Fabien Roussel au congrès de PCF dénonçant ces gouvernants qui « ont fait de nos frontières une passoire » a fait couler de l’encre toute la semaine qui a suivi. Un communiste roi de la fermeture des frontières, il fallait le faire ! Pour s’en expliquer, il en rajoute le mardi sur l’antenne de RMC-BFM : « Ils ont mis la France sur le bon coin, ils l’ont vendue en morceaux. » Cocorico. Mais non, mais non, vous m’avez mal compris, bafouille-t-il en se prenant les pieds dans le tapis, il voulait parler surtout des entreprises, explique-t-il, quand Renault fabrique ses voitures en Chine pour les ramener ici, « je dis honte et même trahison ». Admettons l’excuse, Roussel baisse d’un ton, juste au niveau d’un Montebourg et de sa souveraineté industrielle : les travailleurs au chômage en Chine ou dans un pays africain, ça serait plus acceptable qu’ici… Mais face à une journaliste têtue qui insiste, mais « vis-à-vis des migrants, est-ce qu’il faut être plus ferme, c’est ça que vous voulez dire ? », « Oui plus ferme, oui » répond le leader de gauche.

C’est dur à avaler probablement pour bien des militants communistes. Mais néanmoins c’est par 80,4 % des voix que Fabien Roussel avait été réélu le week-end précédent à la tête du PCF lors de son 39e congrès les 7, 8 et 9 avril à Marseille.

« Communist pride », vraiment ?

Il avait terminé le congrès par un discours appelant à un nouveau « Front populaire » plus large que cette Nupes qu’il avait, quelques jours plus tôt, qualifiée de « dépassée » dans une interview à L’Express le 3 avril. Le torchon brûle et Manuel Bompard, coordinateur de la France insoumise, ayant envoyé une lettre aux militants du PCF pour les interpeller sur cette tirade a été prié de se « mêler de ses affaires » en plein congrès.

Les tensions au sein de la Nupes ne sont pas un scoop, Roussel tient à s’en démarquer, surtout de LFI. Ce congrès, présenté comme celui de la « communist pride », s’est donc tenu en mode affirmation de l’indépendance du parti face à la France insoumise et à Mélenchon. Et Roussel doit une partie de son succès à la rancœur que nourrissent nombre de militants du parti vis-à-vis des diktats de Mélenchon, le « camarade Jean-Luc » qui les a pendant des années quelque peu traités de haut, notamment pendant les années Front de gauche, et en a siphonné une partie des forces et sympathies militantes, notamment dans le monde du travail.

Électoralisme avant tout

L’érosion du PCF a commencé bien avant, depuis les années 80, notamment en raison de sa participation aux diverses moutures d’union de la gauche sous Mitterrand, Mauroy ou Jospin. Mais Roussel ressert aux 42 000 adhérents et militants revendiqués du PCF (contre 250 000 au début des années 90) la même recette : reconstituer une gauche large… jusqu’à Bernard Cazeneuve, l’ex-ministre de l’Intérieur (celui de la déchéance de nationalité) puis Premier ministre de François Hollande qui mène aujourd’hui les dissidents du PS faisant bande à part de la Nupes. La reconstitution d’une gauche large où l’on pourrait retrouver les artisans de la réforme des retraites de 2014 qui a imposé 43 annuités ou de la loi travail de 2016 qui avait levé contre elle une partie du monde du travail et de la jeunesse (cette gauche dont est sorti Emmanuel Macron) serait un espoir pour combattre la montée de l’extrême droite !

Plus prosaïquement, ces appels du pied sont surtout une stratégie électorale pour un PCF qui a perdu beaucoup d’élus au Parlement, et surtout dans les mairies, y compris dans ce qui fut ses bastions du Nord ou de l’ancienne « ceinture rouge » parisienne ces dernières années : 22 000 élus municipaux encore en 1990, 12 000 en 2003, 7 000 aujourd’hui ; 32 grandes villes (plus de 50 000 habitants) gérées par une municipalité communiste en 1980, 16 en 1995, 9 aujourd’hui. Des alliances et collaborations avec les élus du PS sera-t-elle une manière de garder ou d’espérer gagner des places en 2026 ? Quelques élus, ou ne serait-ce qu’un seul, à l’élection de 2024 du Parlement européen, où le PCF n’a plus un seul député ne seraient pas de refus non plus.

Enrayer la progression du Rassemblement national ?

Mais, confronté à la progression fulgurante du RN dans les Hauts-de-France et la Somme, régions où le PCF avait une influence et des bases militantes importantes, la seule réponse de Roussel reste donc sa stratégie du « franc-parler » nationaliste, souverainiste et sécuritaire qui a mis très mal à l’aise une partie au moins de son milieu : au-delà de l’anecdote de la bonne viande et du bon fromage, sa participation à la manifestation de la police avec Darmanin et Bardella en mai 2021, sa condamnation des prétendues violences côté manifestants à Sainte-Soline à un moment où la répression policière fait rage sont autant de clins d’œil à un électorat d’extrême droite, parfois un électorat populaire qui autrefois votait PCF. Alors que ce sont les trahisons de la gauche, la déception et la désespérance sociale qui ont mené aux votes RN.

Quant à son leitmotiv sur le produire français et la souveraineté industrielle, il n’y a là, il est vrai, rien de nouveau au PCF, et ça ne se distingue en rien d’ailleurs de ce que met en avant la France insoumise. Le leitmotiv qui va avec de la « France du travail » opposée à « la gauche des allocs » est, lui, repris à l’extrême droite et au camp macroniste. Si Roussel s’en sort avec une pirouette en disant qu’il défend un travail bien payé pour tous, ses propos sont bien mal venus après que le gouvernement ait gravement amputé les allocations chômage en décembre 2022. Le clin d’œil au gouvernement ne s’arrête pas là : le ministre de l’Intérieur, Darmanin, enfant et député du Nord comme Fabien Roussel, serait d’après celui-ci, « un homme qui sait entendre la colère » (propos tenus à l’émission Questions politiques le 2 avril).

Fabien Roussel est donc capable de dire tout et son contraire : il se dit résolument opposé au capitalisme mais juste pour dénoncer les superprofits sans vouloir s’attaquer au pouvoir du patronat. Il met en avant lutte de classe comme étant une réalité toujours fondamentale pour les militants du PCF… mais celle-ci serait compatible avec la démagogie électoraliste la plus basse ? Tout cela en faisant miroiter qu’une nouvelle gauche gouvernementale viendrait à bout des dégâts causés par la rapacité des groupes capitalistes, juste en les taxant et on se demande bien comment tout cela serait imposé sans une mobilisation massive des travailleurs.

La lutte des classes et non la lutte des places plus que jamais à l’ordre du jour

Les mobilisations contre la réforme des retraites le montrent bien, c’est la lutte déterminée des travailleurs, des jeunes des classes populaires, de millions de gens qui s’éveillent à la contestation de ce système social qui ébranle le gouvernement. Et non les stratégies parlementaires, interpellations du Conseil constitutionnel ou autres péripéties qui se déroulent dans les salons feutrés des institutions.

Les militants communistes qui se réfèrent et se sentent le cœur à la lutte de classe auront bien du mal à trouver quelques perspectives dans la politique des dirigeants du PCF. Quant à leurs couplets patriotiques, cela fait des décennies que ces dirigeants expliquent que pour combattre l’extrême droite il ne faut pas lui abandonner le terrain du nationalisme… Rien n’est plus faux et n’a jamais enrayé la progression de l’extrême droite. Actuellement des travailleurs font grève pour les salaires en Angleterre et en Allemagne, des Tunisiens écrasés par l’inflation et une dictature affirmée manifestent. Et de partout nous viennent des signes de solidarité au mouvement contre les retraites. Par-delà les frontières, la classe ouvrière est confrontée à l’appauvrissement provoqué par l’inflation, à une véritable guerre économique et militaire qui progresse.

L’arme des travailleurs, c’est la grève, pas le référendum

Face à la ligne Roussel, celle de ses opposants dans le parti – Marie-George Buffet et Pierre Laurent, tous deux anciens secrétaires nationaux de parti, ou le député de Seine-Saint-Denis Stéphane Peu – a été de présenter un texte alternatif. Celui-ci n’offrait pas grande alternative, lorgnant électoralement d’un autre côté, opposé à une ligne jugée identitaire et aux conflits trop marqués avec la Nupes. Le congrès s’est conclu sur la mise en avant du RIP (référendum d’initiative partagée pas encore à cette heure-là retoqué par le Conseil constitutionnel) comme perspective militante plutôt que de se donner comme horizon la lutte gréviste et toutes les actions et manifestations en cours. Bref, les « jours heureux » au bout des institutions bourgeoises, un vrai éteignoir de la légitime colère qui s’exprime aujourd’hui.

Anne Hansen

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