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De Chirac à Macron, le barrage contre l’extrême droite est devenu un marchepied

Photo : Paris, manifestation du 16 avril 2022

Ce n’est pas tout nouveau mais vaut la peine d’être rappelé : en 2002, l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle face à Chirac (pour la première fois depuis la fondation du Front national) avait fait l’effet d’un coup de tonnerre. Le soir même des résultats, sous l’effet d’une émotion réelle dans les milieux de gauche, des milliers de jeunes (étudiants mais surtout lycéens) sortaient dans la rue, indignés et révoltés par le score de la formation d’extrême droite (presque 17 %), avant d’organiser des débrayages de cours, des assemblées générales et des manifestations spontanées dès le lendemain, entraînant très largement ce milieu de gauche, y compris socialiste peu critique à l’égard de la politique anti-ouvrière de ce parti dans les années précédentes. Ce mouvement de colère culmina une semaine et demie plus tard, à l’occasion du 1er mai, avec plus d’un million et demi de personnes manifestant partout en France (avec malheureusement pour seule perspective, très cantonnée à la sphère électorale, de « noyer la droite sous les voix de la gauche » quelques jours plus tard, afin « d’obliger » Chirac à prendre en compte les électeurs de gauche dans sa politique). Vingt ans plus tard, en 2022, quelques dizaines de milliers de personnes seulement manifestaient lors de l’entre-deux tour Macron-Le Pen. Le scénario de 2002, dans un contexte et avec des protagonistes différents, se rejouait en farce XXL : là encore, il fallait faire croire que le vote en faveur de Macron était indispensable, qu’il allait éloigner le spectre du fascisme ou du moins être un barrage à l’extrême droite. Toute la gauche a invité à faire ce geste. Une fois élu, Macron s’est dit « obligé » par ses électeurs du deuxième tour. Et le voilà donc… qui s’allie au Rassemblement national, pour concocter – avec une droite dont le programme est quasiment plus à droite que l’extrême droite ! – une loi scélérate sur l’immigration. Pour celles et ceux qui auraient sincèrement pensé qu’on puisse faire barrage à l’extrême droite en votant pour Macron, le choc est évidemment rude. Mais pour les Fabien Roussel et autres qui disent aujourd’hui s’être fait piéger, c’est surtout un gros mensonge !

De 2002 à 2023 : normalisation et intégration de l’extrême droite à l’establishment politique bourgeois…

En 2002, le succès électoral du Front national n’était pas un malheureux accident. Le Pen s’était taillé une place de grande gueule raciste, antisémite, dans les médias pendant 20 ans. Mais il n’avait fait que 0,74 % des voix à la présidentielle de 1974, n’avait même pas pu se présenter faute des 500 parrainages nécessaires (ou n’avait pas voulu essuyer un nouvel échec ?) à la présidentielle suivante de 1981 (là où la candidate ouvrière trotskiste Arlette Laguiller avait fait respectivement 2,33 % et 2,30 %). Mais c’est la politique de François Mitterrand et des socialistes et communistes au gouvernement, à partir de 1981, qui ouvre la voie à Le Pen.

« Tournant de la rigueur » en 1983, désindexation des salaires sur les prix, licenciements de masse dans des secteurs importants, forfait hospitalier, etc. Résultat : une première percée nationale de Jean-Marie Le Pen aux élections européennes de 1984, dont la liste « Front d’opposition nationale pour l’Europe des patries » recueille 10,95 % des voix. L’explosion des voix du FN dans les années 1980 n’a rien à voir avec quelques passages télé fracassants, mais avec la véritable déception au sein des couches populaires due à la politique de Mitterrand et de son gouvernement de gauche. La gauche avait promis de « changer la vie »… elle en avait dégradé toutes les conditions. La montée électorale de Le Pen en 1984 s’accompagne d’ailleurs de la dégringolade du PCF (et de sa sortie du gouvernement, après avoir fait le sale boulot des socialistes !). En fait tous au service de la bourgeoisie ! Puis ont suivi des gouvernements de cohabitation et de gauche plurielle avec leurs privatisations en cascade, le gel des salaires et l’augmentation du chômage, qui ont donné du grain à moudre à une extrême droite se présentant comme « populaire » et « antisystème ». Parallèlement à ce maintien du vote FN (4,5 millions de voix en 1995, soit 15 % des exprimés ; 4,8 millions en 2002, soit 16,86 %), de nombreux électeurs de gauche désorientés ont choisi de voter en 1995 pour la candidate de Lutte ouvrière, Arlette Laguiller, qui réalise 5,30 % des voix en 1995 et 5,72 % en 2002, mais aussi en 2002 pour le candidat de la LCR, Olivier Besancenot, qui fait 4,25 % des voix. Soit un total pour l’extrême gauche de plus de 10 % en ajoutant le score de Daniel Gluckstein du PT. La période n’était d’ailleurs pas que de calme social : grève marquante des services publics en 1995 et nombreuses grèves, certes dos au mur, contre des licenciements en masse durant toute cette période.

Du barrage à la passoire : désormais le marchepied ?

Aujourd’hui, Le Pen fille célèbre sa « victoire idéologique ». Macron et Darmanin ne se contentent pas de reprendre les discours démagogiques racistes : avec leur nouvelle loi immigration, ils appliquent déjà la politique qui est celle à la fois de la droite à la Ciotti et des lepénistes. Dans cette situation, les militants d’extrême droite célèbrent « une première victoire » sur les réseaux sociaux et dans les médias et annoncent fièrement la couleur : « Ce n’est que le début. » La normalisation des idées racistes et xénophobes, appuyée par la sortie régulière de « sondages » organisés de telle sorte qu’ils valident une prétendue adhésion de l’« opinion publique » à la loi Darmanin-Le Pen et aux idées anti-immigrés, a trouvé un relais efficace avec le développement de médias racistes, financés par quelques grosses fortunes dont celle de Bolloré, comme CNews ou l’émission TPMP.

Bien sûr, le rôle des médias ces dernières années ne résume pas tout.

Les différents gouvernements, de droite comme de gauche, sont directement responsables. De Chirac (« le bruit et l’odeur ») à Macron (« les kwassa-kwassa ») en passant par Sarkozy (« le karcher ») et Hollande (avec la déchéance de nationalité), ils ont tous joué avec la même démagogie afin de désigner des boucs émissaires pour détourner la colère des classes populaires contre leurs politiques anti-ouvrières et pour permettre la surexploitation des travailleurs étrangers (une trentaine de lois sur l’immigration en 40 ans !). Dans un pays où pourtant des affiches du très officiel musée de l’Histoire de l’immigration revendiquent fièrement : « Un Français sur quatre est issu de l’immigration » et « Nos ancêtres n’étaient pas tous des Gaulois ! »1

  

Les responsabilités de la gauche politique et syndicale

Aujourd’hui, la gauche se donne le beau rôle de dénoncer la coalition Macron-Ciotti-Le Pen et tente de se servir de ses positions institutionnelles pour jouer la « résistance républicaine ». Mais qu’a-t-elle fait réellement pour combattre l’extrême droite ? En 2002, la totalité de la gauche syndicale et politique (et une partie de l’extrême gauche) appelait en masse à voter au second tour pour Chirac, à constituer un prétendu « barrage républicain ». Seuls quelques organisations révolutionnaires (comme les JCR et Lutte ouvrière par exemple) refusèrent d’appeler alors à voter Chirac, même avec une pince à linge pour se boucher le nez comme le firent d’autres organisations, la LCR par exemple, mais aussi des courants anars ou libertaires.

En 2022, elle récidive ? N’y avait-il rien d’autre à proposer à ces centaines de milliers de jeunes et de travailleurs légitimement scandalisés, que d’aller voter Chirac ou Macron, et faire confiance à ces mêmes institutions qui appliquent quotidiennement des politiques répressives, anti-ouvrières et xénophobes ? Et surtout ne pas offrir la moindre perspective de lutte commune pour s’opposer aux appétits du patronat – dont les performances du CAC 40 ou le nombre de milliardaires n’a cessé de croître ? Là encore, heureusement, des courants autonomes ou des organisations d’extrême gauche (dont le NPA Jeunes) ont résisté à cette pression et ont contribué à organiser la mobilisation dans les facs ou les lycées.

En 20 ans, le « barrage républicain » n’a servi qu’à faire progresser le FN-RN d’élection en élection, en faisant porter la responsabilité des politiques anti-ouvrières des gouvernements bourgeois successifs à la population « qui a choisi en votant », tout en perpétuant l’image d’une extrême droite « antisystème » contre les « élites ».

Quand elle était au pouvoir, cette gauche a cautionné ou même initié des politiques racistes issues du programme du FN,comme la déchéance de nationalité sous le gouvernement Hollande en 2015 ou les expulsions massives de migrants en 1986 sous Mitterrand (et ne parlons pas du démantèlement au bulldozer, par le maire communiste, le 24 décembre 1980, du foyer d’immigrés des Ardoines de Vitry-sur-Seine, qui avait alors défrayé la chronique). Cette gauche reprend directement les discours protectionnistes, dont la « préférence nationale »… industrielle (LFI, PCF). Le dernier quinquennat de gauche, de 2012 à 2017 sous Hollande, a particulièrement désorienté et démoralisé celles et ceux qui croyaient encore dans la gauche, en s’attaquant violemment aux conditions de vie et de travail de la classe ouvrière pendant cinq ans, avec l’appui de directions syndicales qui cherchaient à le préserver de la colère populaire… jusqu’à ce que la colère éclate en 2016 avec la mobilisation contre la loi Travail. Durement réprimée !

Rien d’étonnant donc à ce que la gauche institutionnelle apparaisse complètement impuissante et inaudible : elle se scandalisait déjà piteusement lors des dernières élections législatives de 2022 quand les macronistes et la droite se sont refusés à appeler à voter pour la Nupes là où ses candidats s’opposaient à ceux du RN au deuxième tour.

Aujourd’hui, avec sa tribune « Monsieur le Président, ne promulguez pas la loi immigration » (L’Humanité, 21 décembre 2023, signée par la CGT, PS, PCF, LFI, Verts, Générations, etc.), elle conjure Macron de ne pas aller jusqu’au bout, lui rappelle qu’elle a voté pour lui !

Le confinement de cette gauche au cirque parlementaire a conduit les députés LFI à des tours de passe-passe, entre autres consistant à faire passer la motion de rejet du 11 décembre comme une « défaite » pour Macron, presque une « victoire » pour les classes populaires, alors que ce rejet annonçait le durcissement du texte sous la pression des Républicains et du Rassemblement national.

Un seul barrage : la lutte de classe !

Nous n’avons rien à espérer du cirque parlementaire ni de la « guérilla institutionnelle » dans les départements ou au Conseil constitutionnel pour faire reculer l’influence de l’extrême droite et de ses soutiens. La gauche institutionnelle, gestionnaire des affaires de la bourgeoisie dans les institutions, essaie de capter la colère et la peur légitimes au sein de la jeunesse et d’une partie de la classe ouvrière pour la canaliser vers les prochaines élections européennes et présidentielle, et un possible rafistolage de la Nupes.

En réalité, nous ne pouvons compter que sur des réactions que nous espérons massives dans la jeunesse et dans la classe ouvrière – y compris dans un milieu de gauche qui pourrait enfin ouvrir les yeux. Ces dernières années, travailleurs et jeunes se sont retrouvés dans bien des luttes. De telles mobilisations pointaient le bout de leur nez dans les rassemblements et manifestations qui ont essaimé sur le territoire, spontanément après le vote à l’Assemblée de la loi Darmanin-Le Pen. Les jeunes y étaient majoritaires malgré l’arrivée des vacances et des examens. Plusieurs lycées et universités ont été bloqués au cours de la semaine. C’est à nous de préparer la rentrée. Leur barrage « républicain » a cédé depuis bien longtemps : nous ne pouvons compter que sur nos propres forces.

Stefan Ino

 

 

1 https://www.histoire-immigration.fr/nouvelle-campagne-de-communication