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Hongrie, un gouvernement victime de sa démagogie raciste

Alors que Viktor Orbán est en train de négocier les déblocages de certains financements européens contre son ralliement à une démarche d’adhésion de l’Ukraine à l’UE, son gouvernement ultra-réactionnaire poursuit ses offensives contre les réfugiés et les travailleurs migrants. Une démagogie raciste, qui ne s’accorde par toujours avec les nécessités du patronat européen, qui a fait de la Hongrie un de ses terrains de jeu préférés.

« Si vous venez en Hongrie, vous ne pouvez pas prendre le travail d’un Hongrois ! »

Attaques en règle contre les travailleurs étrangers

Le gouvernement d’Orbán a introduit au Parlement une proposition de loi qui pourrait créer le modèle le plus strict d’Europe – et au-delà – pour les travailleurs migrants. Ils devraient quitter le pays immédiatement après la fin de leur contrat, n’auraient pas le droit d’amener leur famille. Par ailleurs, les permis d’installation seraient gelés en début d’année en attendant l’arrivée de nouvelles régulations plus strictes. La loi suit des discours de plus en plus durs sur le « made in Hungary », promettant aux Hongrois la priorité dans l’emploi. Déjà depuis 2015, des panneaux accueillaient les entrants en Hongrie avant un message sans ambiguïté : « Si vous venez en Hongrie, vous ne pouvez pas prendre le travail d’un Hongrois ! »

Depuis plusieurs années, la Hongrie d’Orbán se voit comme le nouveau paradis industriel européen : un Code du travail démantelé, des réductions fiscales pour les investissements, et une politique anti-syndicale. Ce sont notamment les constructeurs automobiles allemands qui se sont projetés en Hongrie, depuis la chute du rideau de fer, avec une accélération depuis l’arrivée au pouvoir d’Orbán. En plus des centres de production, dont le plus grand est l’usine Audi de Györ avec plus de 12 000 salariés, Orbán a maintenant décidé de faire de la Hongrie une « grande puissance de la batterie », avec l’ouverture de trente usines dans les prochaines années.

Le racisme se heurte à la réalité

Cette effervescence industrielle pose un problème : le pays est quasiment en situation de plein emploi. Le taux de chômage officiel de 3,9 % inclut des catégories de la population comme les Roms qui sont de fait considérés comme « étrangers » par le gouvernement. Depuis au moins 2016, la Hongrie « importe » un nombre important de travailleurs immigrés, d’abord surtout serbes et ukrainiens. La guerre en Ukraine et la crise sanitaire ont cependant fait tarir ce flot, et forcé le gouvernement raciste à faire appel à des travailleurs de pays plus lointains, dont la Turquie, mais aussi les Philippines ou la Thaïlande. L’économie hongroise se retrouve en partie piégée par le succès de la propagande raciste et des mesures anti-immigrés : le nombre de migrants a chuté, une grande partie de la population adhère au discours anti-immigrés, mais… comme Orbán a dû l’admettre dans un discours devant la Chambre du commerce et de l’industrie en mars : le pays aura besoin d’au moins 500 000 travailleurs immigrés pour atteindre ses objectifs – estimation d’experts.

Autour de la ville de Debrecen, une nouvelle usine de batterie de l’entreprise CATL est en construction, et l’usine BMW doit s’agrandir. Dans des villages largement acquis au Fidesz (le parti au pouvoir) et à son discours en faveur de « l’emploi hongrois », l’arrivée de 150 travailleurs indiens, logés par la commune (dans des conditions bien peu enviables), a déclenché des protestations parmi les habitants, inquiets par ailleurs et à juste titre de l’impact sur l’eau et les terres qu’aurait une grande usine de batterie. Situation évidemment complexe où le rejet de la nouvelle implantation a des raisons crasses, face à d’autres qui sont légitimes.

Pendant que certains membres du parti d’ultra-droite Jobbik, venus de l’extérieur, saisissent l’occasion pour appeler à l’expulsion des migrants, des militants de gauche radicale avancent le fait que les avantages promis aux ouvriers immigrés – notamment des logements gratuits – devraient être appliqués à tous les salariés et futurs salariés de l’usine. Pour le moment, les manifestations anti-immigrés se sont – heureusement – cantonnées à quelques villages où le plus grand nombre de travailleurs doivent être logés, sans toucher la ville de Debrecen.

Dans d’autres villes ou villages, des rumeurs de viols et d’attaques commis par des immigrés ont fait la ronde, et à Hajdunas, le maire Fidesz a dû renoncer au logement de 143 travailleurs géorgiens quelques jours après l’annonce qui en a été faite, devant la réaction hostile d’électeurs. Dans de nombreuses villes, les maires d’extrême droite patinent pour expliquer à leurs électeurs pourquoi le gouvernement qui avait promis de « protéger l’emploi hongrois » et arrêter l’immigration, organise aujourd’hui l’arrivée par centaines de travailleurs immigrés. Certains de ces derniers ont d’ailleurs saisi la première occasion pour partir ailleurs, notamment en Allemagne, devant l’hostilité.

La situation peut sembler paradoxale : un gouvernement d’extrême droite, qui prépare parallèlement des lois d’un côté pour le « made in Hungary » et de l’autre pour l’accueil des migrants. Les agences de recrutement jouent d’ailleurs sur ces contradictions : alors que le discours politique insiste sur le caractère d’« invités » des travailleurs, en CDD et ayant vocation à « rentrer chez eux », les recruteurs n’omettent pas de mentionner le droit au regroupement familial dans l’Union européenne. Mais les dirigeants hongrois, comme leurs confrères d’autres pays, savent jouer sur deux plans : satisfaire les besoins du patronat en main-d’œuvre, et semer la division et la haine par un discours raciste. Il reste à espérer qu’au lieu de tomber dans le piège, les travailleurs – hongrois comme « invités » – sauront saisir les occasions pour défendre ensemble leurs droits contre les appétits nouveaux du patronat, épaulés par la politique anti-ouvrière du gouvernement Orbán.

Dima Rüger & correspondants, 29 décembre 2023