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Israël : manifestations monstres contre Netanyahou et son gouvernement d’extrême droite

Dans la nuit du 24 au 25 juillet, après le vote à la Knesset (Parlement d’Israël) du premier volet de la réforme judiciaire voulue par le gouvernement Netanyahou, des dizaines de milliers de manifestants sont à nouveau sortis dans la rue, rejoignant ceux qui campaient depuis deux jours dans le parc proche du siège du Parlement, la manifestation se transformant en affrontement avec la police. Dimanche 23 juillet, ils avaient été 500 000 à manifester dans l’ensemble du pays, notamment à Tel Aviv et Jérusalem, contre la réforme judiciaire du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou. Une correspondante nous livre des réactions à chaud lors de la manifestation du samedi à Jérusalem.

Une contestation massive face au coup de force de l’extrême droite

Cette manifestation fait suite à des dizaines d’autres depuis six mois, une mobilisation contre la réforme du système judiciaire en Israël qui perdure et prend de l’ampleur. En mars, des centaines de milliers de personnes étaient dans la rue, ce qui représentait une des mobilisations les plus importantes de l’histoire de ce petit pays d’environ 11 millions d’habitants.

Après une journée de grève nationale, le 27 mars, Netanyahou, le Premier ministre, à la tête du gouvernement de coalition le plus droitier depuis la création de l’État d’Israël en 1948, a suspendu les débats sur la réforme. Cette grève était à la fois soutenue par la principale centrale syndicale Histadrout, mais aussi par une partie du patronat en désaccord avec le « coup d’État judiciaire » de Netanyahou, soutenu par l’extrême droite sioniste et religieuse. Devant les aéroports, centres commerciaux et industries à l’arrêt, et face à un mouvement de contestation au sein de l’armée et d’une partie de son état-major, le gouvernement recula pour gagner du temps.

Depuis plusieurs semaines, les débats ont repris au Parlement… et dans la rue, avec des manifestations massives.

Une large mobilisation aux nombreuses limites

Parmi les 500 000 manifestants du 23 juillet, beaucoup de familles avec enfants, des travailleurs, des militaires… 80 000 d’entre eux sont venus en cortège de Tel Aviv à Jérusalem à pied, une marche de 70 kilomètres malgré les fortes températures (40 °C).

Dans cette marée de drapeaux israéliens (qui ne sont habituellement pas de sortie en manifestation), un manifestant précise : « Ici aussi, le drapeau était considéré nationaliste, d’extrême droite avant ce mouvement. Mais maintenant on s’est réapproprié notre drapeau ! C’est aussi notre pays, même si on est de gauche, contre Netanyahou… » Pourtant, cette réappropriation du drapeau sioniste est une petite défaite et une des limites et ambigüité du mouvement : comment s’adresser aux Palestiniens et Arabes israéliens avec le drapeau symbolisant la politique colonisatrice de la bourgeoisie israélienne ? Comment parler de démocratie, si elle exclut plus de la moitié de la population, dans un État basé sur l’oppression d’un peuple ?

Sous les drapeaux, les groupements politiques se devinent aux couleurs et slogans des t‑shirts portés. Ainsi, les « femmes en rouge » (« הענק הנשים », la lutte des femmes) entendent faire le pont entre la mobilisation féministe du 8 mars et le mouvement pro-démocratie. Les étudiants et enseignants d’université sont aussi mobilisés (« אין אקדמיה בלי דמוקרטיה », pas d’académie sans démocratie), mais ce sont les travailleurs et les réservistes de l’armée israélienne qui sont les plus attendus (« אחים לנשק » , frères en armes).

Ainsi, une infirmière, formatrice en école, m’explique : « Notre force c’est qu’il y a beaucoup de groupes différents, nous ne sommes pas d’accord sur tout, mais nous sommes d’accord sur la base : la démocratie ! […] Les deux moyens de pression les plus importants ici, c’est les travailleurs et les militaires. Ils ont une grosse importance dans notre pays qui est souvent en guerre. »

Une opposition se développe dans l’armée, sans remettre en cause les fondements de la politique de Netanyahou

Un réserviste de l’armée israélienne, qui fait partie du groupe « Frères en armes », explique : « Si la réforme passe, l’État a rompu son contrat avec moi, et je ne serai plus volontaire pour la réserve. Je ne veux pas risquer ma vie si ce n’est pas pour une démocratie. »

Ceux-ci menacent en effet de ne plus se porter volontaires si la réforme est adoptée, alors que l’armée repose en grande partie sur leur activité pour fonctionner. Plusieurs centaines ont déjà suspendu leurs services : pilotes, services de renseignement, vétérans… et les têtes de la fronde annoncent que des milliers comptent suivre le mouvement si l’Assemblée vote le projet de loi. La menace de fracture dans l’appareil militaire est sérieuse, tandis que des colonels et généraux, d’anciens membres de la direction du Mossad (service de renseignement) et de l’état-major se dressent contre le gouvernement, afin de « préserver Israël en tant que démocratie libérale » face à l’offensive des groupes politiques les plus réactionnaires de la coalition gouvernementale, qui crient à l’ingérence et à la politisation de l’armée.

L’armée n’est certainement pas la meilleure pour défendre la « démocratie ». L’armée israélienne (Tsahal) n’est pas différente des autres armées du monde : elle est au service de la bourgeoisie et elle ne lâche que rarement le pouvoir une fois acquis. De plus, Tsahal est le principal instrument de l’État israélien dans la lutte contre le peuple palestinien, elle est formée à la répression quotidienne depuis des décennies : pour une grande partie de la population, l’armée n’est clairement pas synonyme de « démocratie ». Son intervention ne fait que traduire une opposition parfaitement compatible avec la politique de colonisation.

Au-delà de la lutte de pouvoir entre ces fractions de la bourgeoisie, peut-être le patronat craint-il davantage qu’une partie de l’armée refuse sa politique d’occupation des territoires palestiniens, comme le proclamait une banderole étendue sous un pont à Tel Aviv : « Nous ne tuerons pas et nous ne mourrons pas au service des colons ».

Crédits : https://twitter.com/Jean55/status/1683013850273132545?t=y8CV-ognVbCWEk1eO4RMGQ&s=19

Vers une grève générale ?

Quant aux travailleurs, ils sont présents et eux aussi identifiables à leurs t-shirts, des hôpitaux ou de l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Beaucoup aimeraient le retour d’une « grève générale » comme le 27 mars, mais la Histadrout, le principal syndicat en Israël « reste prudente et attend de voir » m’explique une salariée de la santé. « La grève a été un gros moyen de pression, mais cela a aussi servi de prétexte au gouvernement pour reculer et essayer de faire faiblir le mouvement. » Les négociations continuent d’ailleurs entre la centrale syndicale et le gouvernement, comme en témoigne la proposition de compromis proposée conjointement par la Histadrout et un groupe d’entreprises, mais rejetée par le Likoud (parti de droite de Netanyahou) dimanche dernier.

« Il y a encore beaucoup de nouveaux manifestants qui nous rejoignent, car les gens ont un sentiment d’urgence partout dans le pays. C’est demain le vote, et c’est maintenant qu’il faut se mobiliser ! » explique un groupe d’étudiants, tandis que les manifestants se préparent à passer la nuit sur place, dans le jardin devant la Knesset dans des centaines de tentes installées depuis l’arrivée des manifestants à Jérusalem.

La nécessité de la lutte contre la colonisation pour se débarrasser pour de bon de l’extrême droite

Certains collectifs israéliens en lutte contre les occupations de territoires palestiniens « אין דמוקרטיה עם כיבוש » (pas de démocratie sous l’occupation) étaient également présents, même si les mots d’ordre anti-occupation restent minoritaires.

« pas de démocratie sous l’occupation », banderole du groupe « Regarder l’occupation dans les yeux »

« Nous avons du mal à faire entendre notre voix. C’est un compromis entre faire partie du mouvement global pour la démocratie et faire entendre notre voix particulière et nos perspectives », explique un militant de « עומדים ביחד », (Standing Together, organisation d’extrême gauche israélienne). « Cela a pu provoquer des tensions. Les autres manifestants ne sont pas forcément d’accord avec nos revendications. Pour nous la démocratie c’est aussi avec les Palestiniens ! » Ces militants touchent du doigt la principale limite de la mobilisation actuelle : la population dénonce le coup de force de l’extrême droite sur les institutions (à travers l’attaque contre la Cour suprême), mais elle ne s’oppose pas largement à sa politique raciste et coloniale, qui est en est le terreau.

Mais eux, justement, même s’ils sont peu nombreux, font entendre une autre voix. Les groupes d’extrême gauche notamment, qui tiennent à mettre clairement en avant le lien avec la lutte des Palestiniens. La politique d’accaparement des terres et d’oppression des Palestiniens, réalisée par la droite comme la gauche sioniste depuis des décennies, a fini par accoucher d’un monstre à travers Netanyahou dont même les sionistes modérés sont effrayés. La lutte contre la politique autoritaire de l’extrême droite sioniste et religieuse ne pourra rien changer de durable si elle ne met pas fin à la colonisation et à la négation des droits des Palestiniens, le droit de se gouverner eux-mêmes mais aussi de ne plus vivre dans des ghettos de misère de territoires occupés, dans des camps d’exilés dans les pays voisins, le droit à l’égalité sociale pour les peuples de la région. La porte s’ouvre peut-être d’ailleurs un petit peu dans cette direction, alors que des militaires refuzniks refusent de servir dans les colonies et qu’une partie de l’extrême droite religieuse ultraorthodoxe prend ses distances avec le pouvoir par peur d’une contestation plus large de sa politique par les centaines de milliers de manifestants.

Correspondante