Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

La rage et la révolte, d’Alèssi Dell’Umbria

Les articles de ce dossier :

  1. Avant la mort de Nahel comme après, les meurtres policiers font système
  2. Faut-il réclamer une réforme de la police ?
  3. De la maréchaussée à la BAC : histoire des corps de répression
  4. À lire : La rage et la révolte, d’Alèssi Dell’Umbria

 

Suite à la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, qui cherchaient à échapper à un contrôle de police à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, les émeutes ont gagné par vagues les cités populaires un peu partout en France pendant trois semaines. L’état d’urgence avait été proclamé le 8 novembre par le Premier ministre De Villepin et fut prolongé sur une période de trois mois. Le bilan de la répression policière a été lourd :  6 056 émeutiers avaient été interpellés, 1 328 écroués. Le ministre de l’Intérieur d’alors, Sarkozy, n’avait pas fait dans la dentelle, soutenant la présentation mensongère de ses flics. À l’Assemblée nationale, il déclarait que 75 à 80 % des émeutiers étaient des délinquants connus – ce que contrediront les juges et même les Renseignements généraux. Sarkozy, qui s’était déjà fait remarquer la même année 2005 en déclarant, en visite à la cité des 4000 de La Courneuve, qu’il allait nettoyer les cités « au karcher » ; il dénonçait, à propos des jeunes en révolte, « la volonté de ceux qui ont fait de la délinquance leur activité principale de résister à l’ambition de la République de réinstaurer son ordre, celui de ses lois, dans le territoire ».

Nous publions ci-dessous une recension d’un petit livre paru en 2006 et complété en 2009 sur les révoltes des « jeunes de banlieue ».

 

 


 

 

La rage et la révolte, d’Alèssi Dell’Umbria, Agone, 2009, 192 pages, 8 €

C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! C’est sous ce titre qu’est publiée la première version de La rage et la révolte en 2006. Pas juste une référence anecdotique au chant révolutionnaire de 18631, c’est l’intérêt de ce brûlot écrit à la chaleur des incendies2 que de considérer les émeutes de novembre 2005 comme une révolte de la classe ouvrière.

Car en 2005, comme aujourd’hui, la bourgeoisie joue la carte des « sauvageons » incontrôlables pour marginaliser les émeutiers, et pour nier toute légitimité politique à cette colère. Alors le livre commence par un texte signé « Des combattants émeutiers du 93 » diffusé sur internet en novembre 2005 qui revendique « La guérilla urbaine [qui] s’est installée dans tous nos quartiers. L’injustice sociale et la violence quotidienne en sont les causes : discrimination, marginalisation, conditions de vies insupportables. »

La (re)lecture de ce texte permet de se replonger dans le contexte de 2005. À peine deux jours avant la mort de Zyed et Bouna3 qui avait mis le feu aux banlieues pendant près d’un mois, Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, promettait de « débarrasser » les quartiers des « racailles »4.

Mais ce dont traite l’auteur, c’est surtout des formes de la révolte. Il rappelle d’abord que les explosions de rage dans les banlieues ne sont pas nouvelles, que ce soit en France5 ou à l’étranger6. On remarquera que des points communs semblent se dessiner entre 2005 et aujourd’hui, comme l’absence d’antécédents judiciaires ou la majorité de mineurs chez les interpellés. Mais aussi des différences : en 2005, jusqu’à 1 400 voitures de particuliers avaient brûlé en une nuit, ce qui semble avoir été nettement moins le cas cette année.

L’auteur avance des arguments et des pistes de réflexion pour répondre aux débats provoqués par les émeutes. Pourquoi brûler les voitures en bas de chez soi ? Pourquoi ne pas aller dans les quartiers riches ? Pourquoi ces jeunes ne se joignent-ils pas aux autres mouvements sociaux ? Il cherche du côté des conditions de vie dans les banlieues – véritables ghettos où l’on enferme les pauvres –, des liens avec la classe ouvrière quand on vit dans des quartiers très précarisés – le supermarché que l’on brûle, c’est aussi celui où l’on a été exploité –, mais aussi dans les occasions ratées pour le mouvement ouvrier comme lors des grèves d’ouvriers spécialisés, souvent immigrés, du début des années 1980. Autant de questionnements qui restent d’actualité.

Alors la réponse n’est pas dans un retour au calme comme ce à quoi appelèrent à l’époque de nombreuses personnalités issues des quartiers7, dont Joey Starr qui se demandait quelques années avant « qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu », ni dans les débouchés électoraux promis par la gauche de l’époque. Mais bien de chercher comment la rage et la révolte peuvent cheminer jusqu’à la révolution.

Norbert Moravcik

 

 


 

 

1 La Canaille, chant qui sera associé à La Commune de 1871.

2 La première version est écrite entre novembre 2005 et mars 2006. La deuxième édition est augmentée d’une postface d’avril 2009.

3 Du nom des deux jeunes de Clichy-sous-Bois morts le 27 octobre dans un transformateur électrique en fuyant un contrôle de la BAC.

4 Lors d’une visite à Argenteuil le 25 octobre 2005.

5 Citons les émeutes de 1979 à Vaulx-en-Velin, 1980 à Marseille et celles nombreuses aux débuts des années 1980 à l’origine de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.

6 Notamment en Angleterre comme à Toxteth en 1981 et aux États-Unis.

7 L’appel au calme et à s’inscrire sur les listes électorales eut un petit succès fin 2005-début 2006.

 

 


 

 

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