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« La Serbie contre la violence » : manifestations monstres à Belgrade

Tout début mai, deux fusillades ont ému le pays. Un adolescent de 13 ans a tiré sur le personnel de son école et des camarades de classe. Quelques jours plus tard, un jeune homme équipé d’un véritable arsenal de guerre a tiré au hasard sur des habitants de deux villages proches de Belgrade. Ce qui aurait pu paraître comme de tristes faits divers a déclenché la plus grande vague de manifestations depuis la « révolution des bulldozers »1 qui renversa Slobodan Milošević, condamné par la suite pour crime de guerre au tribunal de La Haye. À cinq reprises, les 8, 12, 24 et 28 mai, puis dernièrement les 4 et 10 juin, des dizaines de milliers de manifestants ont déferlé dans les rues de Belgrade, bloquant l’autoroute et le centre-ville. Dès la première manifestation, le mouvement s’est transformé en contestation générale du président Aleksandar Vučić et de son gouvernement.

Contre la violence… et une dérive autocratique de Vučić

Les manifestants l’accusent d’entretenir un « climat de violence », et revendiquent, entre autres, sa démission et celles du ministre de l’Intérieur et du chef des services de renseignement. En effet, la violence et les armes à feu restent omniprésentes : près de 30 ans après les guerres sanglantes qui ont accompagné l’implosion de la Yougoslavie2, la Serbie a le troisième taux de possession privée d’armes à feu au monde (parmi les pays aux données fiables), et le premier en Europe. L’ONG suisse Small Arms Survey comptait en 2018 39 armes à feu pour 100 habitants3 ! Les chaînes de télévision proches de Vučić sont accusées d’attiser le feu par des émissions de téléréalité glorifiant la mafia et le président lui-même est accusé de liens opaques avec l’un des clans mafieux les plus redoutables du pays. Dans un procès en cours pour sept assassinats particulièrement brutaux, le clan dit avoir travaillé pour Vučić. Le deuxième tueur aurait d’ailleurs justement agi par « admiration » pour les clans. Face aux manifestations, le président a lancé un « désarmement de la population » : pendant plusieurs jours, tout détenteur d’une arme illégale a pu la rendre aux autorités sans conséquence pénale.

Mais cela n’a pas suffi à calmer la colère, et pour cause : outre le fait que les 13 500 armes récupérées ne sont qu’une infime partie de l’arsenal en circulation, à peine 0,5 %, le mécontentement dépasse largement cette question. Une bonne partie des revendications – peut être les plus importantes aux yeux des manifestants – concernent la liberté de la presse. Vučić, candidat « populiste » et bien ancré dans le système – il a été ministre de l’Information de Milošević ! – a entrepris de renforcer le contrôle de l’État et de son gouvernement sur les médias, sur le modèle de son collègue hongrois Viktor Orbán. De plus en plus, les médias sont perçus par la population comme des relais de la désinformation et la propagande d’un gouvernement autocratique.

Le président a d’ailleurs tout fait pour jeter de l’huile sur le feu. Alors que le ministre de l’Éducation a dû démissionner après avoir rejeté la faute de la première fusillade sur les jeux vidéo, internet, et les « valeurs occidentales », et rouvert les écoles très rapidement comme si de rien n’était, Vučić s’est moqué des manifestants. Il les a qualifiés de « honte » et les a accusés, eux et l’opposition, de « manipuler les sentiments des Serbes de la façon la plus brutale » tout en relativisant le drame : « Malheureusement, des tragédies se produisent dans toutes les sociétés. »

Les manifestations expriment un ras-le-bol général, mais qui semble rester flou. Dans le flot de manifestants, pas de slogans ni de pancartes, et peu de drapeaux. « Juste » un flux interminable de personnes qui défilent, au son de sifflets ou, lors des dernières manifestations, de musique solennelle ou de l’hymne national, dans une atmosphère de marche blanche.
L’appel à ces manifestations vient d’un vaste arc oppositionnel « pro-européen », allant de la droite à la gauche. L’extrême droite nationaliste et pro-russe y a également participé, de manière plus ou moins visible pour y jouer sa partition. En t-shirts flanqués du « Z » de l’invasion russe en Ukraine, ils ont accusé les valeurs occidentales des tueries – comme le ministre de l’Enseignement chassé… – et y voient un appui pour rompre les négociations sur l’adhésion à l’UE et l’avenir du Kosovo indépendant. La manifestation du 4 juin avait d’ailleurs été décalée d’un jour, les organisateurs craignant une trop forte participation de ces groupes.

Un contexte régional marqué par le nationalisme

Leur participation prend place dans un contexte régional tendu. L’extrême droite pro-russe avait déjà organisé en mars des manifestations assez importantes à Belgrade, en soutien à Poutine. Entre « pro-russes » et « pro-européens », Vučić a choisi une position d’équilibriste. Espérant ne pas rompre les pourparlers pour une adhésion à l’UE, la Serbie a condamné Poutine et voté une déclaration de l’ONU dans ce sens. Mais elle s’est abstenue de toute sanction économique ou politique.

En parallèle, la situation de la minorité serbe au Kosovo (environ 5 % de la population), État non reconnu par la Serbie, s’est envenimée. Après des mois de tensions croissantes, illustrées par l’augmentation des forces de sécurité kosovares déployées dans le nord du pays, la minorité serbe a réagi à l’obligation d’immatriculer les voitures avec des plaques kosovares en boycottant les élections dans plusieurs villages à majorité serbe. Résultat : des maires kosovo-albanais, dont la candidature ne devait être que symbolique, ont été élus dans un scrutin comptant 3,5 % de participation. Leur entrée en fonction a mis le feu aux poudres le 29 mai. Dans une éruption de violence inédite depuis une décennie, des émeutes se sont attaquées aux forces de l’Otan, blessant une trentaine de soldats, et aux symboles de l’État kosovar.

Des manifestants ont laissé des tags « Z » sur les mairies, et ont reçu le soutien public de Poutine. Il est par ailleurs possible que Vučić ait envoyé des agitateurs, en espérant que ces émeutes détourneraient le regard des problèmes intérieurs. Mais, quoi qu’il en soit, les violences témoignent surtout de l’extrême fragilité de l’édifice issu des guerres des années 1990. Elles sont le résultat de l’affrontement entre une minorité serbe du Kosovo au nationalisme exacerbé et l’État central kosovar, auquel il est reproché de violer des accords passés sur les droits des minorités. Pour la première fois, Washington, Paris et Berlin se sont désolidarisés du Kosovo, exigeant de nouvelles élections.

Dans ce contexte tendu, les manifestations à Belgrade donnent une bouffée d’air à la population, et ne semblent pas faiblir. Mais la colère légitime, et le combat contre la violence ambiante et la vassalisation de la presse par Vučić, sera forcément dévoyée si elle reste un simple outil de manœuvre pour des partis d’opposition divers et variés. C’est surtout en se saisissant corps et âme des questions sociales et démocratiques que les manifestants pourront dépasser le piège des tensions nationales fratricides.

Dima Rüger, 13 juin 2023

 


 

 

1 Ce nom fait référence à l’un des épisodes les plus connus des manifestations, lors duquel un manifestant a chargé le bâtiment de la radio et télévision publique de Serbie, considéré comme un symbole de la propagande du gouvernement, avec du matériel lourd de construction.

2 À partir de 1991, éclate une série de conflits en Yougoslavie, qui vont mener à son morcellement en six pays (nombre augmenté depuis, avec l’indépendance du Monténégro et du Kosovo). Jusqu’en 2001, les conflits font environ 140 000 morts et des millions de déplacés, notamment à l’issue de campagnes génocidaires de l’armée serbe contre les Bosniens musulmans. Slobodan Milošević, dernier dirigeant de la Yougoslavie, y joue un rôle central, remplaçant le stalinisme de Tito par un nationalisme « grand-serbe » exacerbé. Comme plusieurs autres dirigeants serbes et croates, il a été jugé par la Cour internationale de justice de La Haye pour crimes de guerre, et crimes contre l’humanité.

3 https://www.lemonde.fr/international/video/2023/05/15/pistolets-fusils-lance-grenades-en-serbie-des-milliers-d-armes-remises-a-la-police_6173459_3210.html