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La situation à Mayotte, ou la dramatique mise en œuvre des politiques d’extrême droite

Le 12 février, le ministre de l’Intérieur a annoncé, alors qu’il était en déplacement à Mayotte, qu’il allait supprimer purement et simplement le droit du sol pour les enfants nés à Mayotte de parents étrangers : « Il ne sera plus possible de devenir Français si on n’est pas soi-même enfant de parents français. » La droite et l’extrême droite sont déjà aux aguets pour obtenir l’extension de cette mesure à l’ensemble du territoire français. Les Ciotti, Bardella, Le Pen, Maréchal, tous sont là pour récupérer les voix que Darmanin essaie de leur prendre par sa surenchère raciste.

Darmanin a aussi annoncé le lancement d’une opération « Wuambushu 2 », cette opération anti-pauvres lancée à coup de CRS, GIGN et bulldozer en avril dernier contre les nombreux bidonvilles de Mayotte.

Ces derniers mois, c’était pour le manque d’eau potable que l’île faisait régulièrement l’actualité en France : dans ce 101e département français, dans l’océan Indien, non loin de la Réunion, la population n’a pas accès à l’eau, faute d’investissements suffisants. Les conditions de vie y sont indignes, 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, il n’y a pas assez d’écoles pour tous les enfants. Mais pour faire taire les colères, élus locaux et gouvernement français utilisent la xénophobie, faisant des immigrés les boucs-émissaires de cette situation révoltante. En faisant de Mayotte un territoire français en plein dans l’archipel des Comores, ils ont réussi à ériger un véritable mur de Berlin, qui sépare des familles et des populations qui ont toujours vécu ensemble, parlent la même langue et ont la même culture. Mais ce mur prend la forme d’un bras de mer de 70 kilomètres de large, toujours plus meurtrier pour celles et ceux qui tentent de rallier clandestinement Mayotte, un peu moins pauvre que les autres îles de l’archipel.

Histoire d’une création de frontière

La colonisation de Mayotte par la France date de 1843, suivie par la conquête des autres îles de l’archipel des Comores. Les Comores connaissent une indépendance tardive : en 1974, la France organise une consultation dont le résultat est sans appel : 95 % des Comoriens se prononcent pour l’indépendance. Mais, découpant les résultats du scrutin île par île, la France considère que seules la Grande Comore, Anjouan et Mohéli peuvent prendre leur indépendance, alors que Mayotte, qui a voté à 65 % pour rester française, doit rester dans son giron. La France est condamnée par l’ONU à plusieurs reprises, car en droit international, on ne peut pas décoloniser en découpant un territoire. Elle s’assied sur ces condamnations, soutenue par les élites mahoraises qui misent sur le séparatisme vis-à-vis des Comores et font miroiter à la population de l’île les bienfaits de la départementalisation. Dès lors, la logique de la création de frontière au sein d’un même archipel est enclenchée. En 1995, Balladur, alors ministre de l’Intérieur, crée un visa obligatoire pour circuler entre Mayotte et les autres îles de l’archipel comorien, restreignant ainsi considérablement les déplacements entre des îles qui ont toujours été en lien. La départementalisation a lieu en 2011. Mayotte devient le 5e département d’outre-mer et le 101e département français. Cette ultime étape à l’intégration suscite de nombreuses attentes parmi une population très pauvre… qui seront vite déçues. Car la France se moque bien des conditions de vie des Mahorais, ses préoccupations sont toutes autres.

Un territoire qui n’est « français » que pour servir les intérêts de la Françafrique

Mayotte présente bien des intérêts géopolitiques : l’agrandissement de la zone économique exclusive (ZEE) française, le maintien d’installations d’écoute satellitaire, le contrôle d’un passage maritime de première importance : l’île de Mayotte est située entre Madagascar et l’Afrique de l’Est, dans le canal du Mozambique, qui est une des routes du pétrole et une base stratégique dans l’océan Indien.

Sans parler de la mainmise française sur les autres îles des Comores : depuis leur indépendance, et durant deux décennies (1975-1995), c’est le mercenaire français Bob Denard, homme de main de la DGSE et des réseaux Foccard, qui a installé puis débarqué ou même assassiné les présidents comoriens successifs. En 1989, il fait ainsi assassiner le président Abdallah. C’est avec le soutien de la France que l’actuel président des Comores, le colonel Assoumani Azali prend le pouvoir en 1999. Les Comores ont été pour l’impérialisme français une base pour contourner le boycott du régime sud-africain durant la période de l’apartheid : l’Afrique du Sud y installe une station d’écoute et s’en sert comme point de départ pour des raids contre le Mozambique et l’Angola, pays dans lesquels elle entretient des guerres civiles. La France se sert de l’appui de l’Afrique du Sud pour lancer ses propres opérations militaires sur le continent africain.

La politique de la France aux Comores a consisté à encourager tous les séparatismes, celui de Mayotte, mais aussi la sécession de l’île d’Anjouan en 1997. Diviser pour mieux régner, à l’échelle de l’archipel, mais aussi à l’intérieur de la population d’une même île, comme on le voit à Mayotte.

Les immigrés comoriens et d’Afrique des Grands Lacs, boucs-émissaires de tous les maux

Les notables mahorais ont encouragé la rupture avec la Grande Comore et Anjouan, dans le cadre de rivalités de pouvoir politiques et économiques. Ils ont créé le MPM, le Mouvement populaire mahorais, qui s’est d’emblée caractérisé par sa violence, avec des commandos procédant à des exactions contre les indépendantistes dans les années qui ont précédé la consultation de 1974, ce qui peut aussi expliquer son résultat majoritairement pro-français. Ce sont les mêmes politiciens ou leurs héritiers qui appellent aujourd’hui la population mahoraise à s’en prendre aux « étrangers ».

Des collectifs fondés à leur initiative mènent depuis des années des opérations de « décasage » : des « clandestins » ou considérés comme tels sont chassés de leur habitation, ou livrés aux forces de police, des enfants empêchés de se rendre dans leur classe par des milices. Lors de l’opération Wuambushu, ces actions se sont intensifiées, pour empêcher les étrangers de faire leurs démarches en préfecture ou d’accéder aux centres de santé. Depuis trois semaines, l’île est paralysée par des barrages de ces « collectifs citoyens » contre l’immigration irrégulière. Ils se sont attaqués à un camp de fortune installé autour d’un stade à Mamoudzou, rassemblant 500 exilés africains originaires de la région des Grands Lacs et de Somalie. Les demandeurs d’asile, régulièrement victimes d’attaques, sont terrifiés. Darmanin a donné raison à ces collectifs xénophobes, affirmant que ceux qui n’obtiendront pas l’asile seront expulsés. Cette montée de haine vient d’en haut, impulsée par la politique de l’État français et par les discours des élus locaux. Député de 2012 à 2017, Boinali Saïd déclarait récemment au micro de Mayotte La Première : « Nous sommes dans une situation de grand remplacement de la population mahoraise. » La députée Estelle Youssouffa, siégeant à l’Assemblée au groupe Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), ne perd pas une occasion d’attaquer les étrangers, allant jusqu’à affirmer qu’ils avaient accès gratuitement à l’eau, alors que les Mahorais en étaient privés. Quant au député Les Républicains Mansour Kamardine, qui défraie régulièrement la chronique par ses sorties xénophobes, il a écrit le 16 janvier à Darmanin, affirmant que « Mayotte ne sera pas le Lampedusa de l’océan Indien, ni la place Stalingrad de Paris ! »

La percée du vote pour le Rassemblement national témoigne de cette atmosphère : c’est à Mayotte que Marine Le Pen a réalisé son plus gros score au premier tour de la présidentielle, 42,68 % en 2022. Mais c’est bien sûr au détriment de l’ensemble de la population de Mayotte que cette politique de division se mène. Ainsi, c’est au nom de la lutte contre « l’appel d’air » migratoire que l’on refuse aux Mahorais les mêmes droits sociaux que dans l’Hexagone ou dans les autres départements d’outre-mer : le RSA versé à Mayotte représente 50 % du montant versé dans les autres territoires français. Et il suffit d’avoir plus de 280 euros de revenus par mois pour une personne seule pour ne plus pouvoir le toucher. Le smic mahorais est à 1060 euros net, contre 1319 euros net pour les travailleurs hexagonaux. Bref, Mayotte, c’est la France… mais uniquement pour servir les intérêts de l’impérialisme français.

Des lois spécifiques à Mayotte

C’est bien pour faire diversion, face à la colère contre les difficultés de la vie quotidienne et la misère que Darmanin veut mettre fin au droit du sol à Mayotte. Certains s’interrogent sur la constitutionnalité de cette promesse. Mais Mayotte a beau être un département français, les lois n’y sont pas les mêmes qu’en France. L’État français déroge au droit des étrangers national : pas de droit à l’AME (aide médicale d’État) à Mayotte, des expulsions réalisées le jour même où l’OQTF est notifiée, sans laisser le temps d’introduire les recours auxquels les personnes ont droit, des expulsions de mineurs dont on modifie la date de naissance, des expulsions de parents laissant à Mayotte de nombreux mineurs isolés. Appliqué seulement à Mayotte depuis 2019, un nouveau droit du sol conditionne l’obtention de la nationalité française à l’âge adulte pour un enfant né à Mayotte au fait qu’un de ses parents soit en situation régulière depuis au moins trois mois avant sa naissance.

Alors les promesses de Darmanin ne sont pas à prendre à la légère. La remise en cause du droit du sol a déjà commencé et s’inscrit dans la feuille de route du gouvernement, à l’extrême droite toute.

Cette attaque anti-immigrés représente bien une attaque anti-pauvres, sur fond de démagogie électorale, et s’inscrit dans la lignée de la « loi asile et immigration » dans son idéologie nauséabonde et réactionnaire. De manière particulièrement dramatique à Mayotte, cette politique donne un aperçu de ce que le gouvernement tente aussi de faire aussi dans l’Hexagone. La xénophobie est un poison pour la classe ouvrière, ne nous laissons pas diviser.

Lydie Grimal