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L’Amérique latine : un laboratoire de cauchemars

Le continent latino-américain a souvent expérimenté les solutions autoritaires avec une solide tradition d’intervention de l’armée dans la lutte contre le mouvement ouvrier, mais aussi d’escadrons de la mort, puis de cartels de la drogue pour réprimer toute contestation sociale du Mexique à la Patagonie. Mais, depuis moins d’une décennie, un phénomène nouveau prend de l’ampleur : celui d’une ascension électorale de courants réactionnaires contre l’échec des gouvernements de gauche.

La peur du déclassement, un mélange de mysticisme et de réseaux sociaux…

La victoire de Trump en 2017 a fourni un modèle, celui d’une contestation d’extrême droite mêlant milieux populaires oubliés par les grands partis, une petite bourgeoisie empêtrée dans ses factures et une grande bourgeoisie en quête de repli national, avec des discours nationalistes, dénonçant les droits des femmes et des minorités sexuelles, le tout avec une bonne louche de complotisme, un zeste de Christ au rabais, et beaucoup de « réalité alternative » sur les réseaux sociaux et dans des groupes de presse aux mains de riches propriétaires. Derrière cette coalition électorale fleurissent des groupes paramilitaires défiant l’autorité de l’État central. De Bolsonaro au Brésil, battu de peu il y a deux ans, à Bukele au Salvador, Milei en Argentine aujourd’hui et peut-être demain Kast au Chili, l’extrême droite utilise les mêmes méthodes, use des mêmes soutiens, qu’elle soit dans l’opposition ou aux commandes. Au Chili, J.A. Kast, issu d’une famille de Waffen SS, s’est hissé sur les ruines de la gestion de la gauche. Non seulement il a su profiter de l’incapacité de la gauche à changer la vie des milieux populaires, mais il a réussi à récupérer le processus constituant suite à l’explosion sociale de 2019. Certes, le projet de nouvelle Constitution innovait dans tous les domaines, mais il gardait sous silence la question sociale ; dès lors, le choix constituant s’est transformé en plébiscite contre le gouvernement de gauche de Boric. Au Brésil, les successeurs de Bolsonaro jouent le pourrissement de la situation et misent sur l’échec du réformisme sans réformes de Lula, président de gauche au pouvoir depuis 2022 : ils font feu de tout bois, attisent l’insécurité, jouent les pouvoirs locaux contre la capitale, mènent des campagnes homophobes et transphobes, des attaques contre le droit à l’avortement, contre la théorie de l’évolution. Dans ces deux pays, l’extrême droite n’a pas besoin de parader ouvertement, les groupes fascistes s’organisent directement au sein de l’armée et de la police militaire. L’extrême droite gagne la bataille des idées sans difficultés face à une gauche aphone et sans le moindre projet social. Au pouvoir au Salvador, Bukele, qui a commencé sa carrière à gauche au FMLN1, mène des campagnes scénarisées sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision2 contre la violence des gangs, avec le consentement d’autres gangs pour terroriser la population et la submerger de désinformation continue.

… pour discipliner la société

Mais ce tournant autoritaire, pour l’instant limité aux urnes, n’est pas seulement une réponse violente au vide politique laissé par la gauche. Les gouvernements du Mexique et de la Bolivie sont en difficulté dès la moindre tentative de réguler les mécanismes du marché ; l’échec des révoltes populaires mobilisant des centaines de milliers de manifestants dans des confrontations violentes en Colombie, au Chili et au Pérou a été un avertissement vite compris par les milieux conservateurs. Cette nouvelle expression électorale d’extrême droite est leur première réponse. Dans la lutte commerciale mondiale des matières premières, avec toujours davantage d’inégalités et une croissance faible, les bourgeoisies latino-américaines ont besoin de discipline et les marchés leur font confiance : contrairement à ce qui s’est passé dans le reste du monde en 2022, les investissements directs étrangers ont augmenté de 55 % dans le continent.

Tristan Katz

 

 
Sur l’extrême droite en Amérique du Sud, Milei et les tâches des révolutionnaires, retrouvez également sur notre site : « Argentine : un nouveau gouvernement, des défis plus grands », par Gustavo García, militant de la LIS dans le NPA.
 

 

(Article paru dans le numéro 8 de Révolutionnaires)

 

 

1  Front Farabundo Marti de libération nationale, mouvement de guérilla se réclamant du marxisme, en fait nationaliste de gauche.

2  Son alliance avec les grands groupes de presse Telecorporación Salvadoreña, el Diario de Hoy, la Prensa Gráfica et el Mundo rend l’exercice facile avec 70 % des recettes publicitaires des médias sous leur contrôle.