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Lénine, la question nationale et l’internationalisme prolétarien


 

 
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Lénine (10 avril 1870- 21 janvier 1924)

 

 


 

 La guerre en Ukraine, le processus génocidaire en cours en Palestine, la multiplication des conflits armés au Haut Karabagh ou ailleurs… remettent en avant la question de lutte des nations, de l’oppression nationale, et la lutte pour la libération des populations opprimées. L’apport de Lénine, théoricien de l’impérialisme, au marxisme sur ces questions, est crucial. Ce n’est pas pour rien qu’il est cité dans les nombreuses discussions au sein des courants d’extrême gauche. Afin d’aller au-delà des citations tronquées qui peuvent être utilisées pour défendre comme pour infirmer tel ou tel point de vue, il est essentiel de revenir au cœur de sa pensée, dialectique, pour pouvoir l’utiliser afin d’analyser les développements actuels du capitalisme, et de pouvoir penser l’intervention des révolutionnaires dans les explosions en cours.

Si Marx n’a pu théoriser la notion d’impérialisme, toutefois la question nationale n’est pas absente de ses écrits. Et ce dès le Manifeste du parti communiste de 1848, dans lequel il écrit : « Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. »1 Cela signifie donc que la question nationale doit être pensée comme intégrée au combat pour l’émancipation de toute l’humanité, émancipation qui ne peut être réalisée que par la prise du pouvoir par le prolétariat détruisant la société capitaliste.

Lénine et la reconnaissance du droit des nations à disposer d’elles-mêmes

Pour Lénine, la reconnaissance par les révolutionnaires du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire le combat pour l’égalité de toutes les nations, pour la fin de l’oppression de certains peuples, est une condition pour réaliser l’unité de la classe prolétarienne dans son combat pour en finir avec le capitalisme. Ainsi écrit-il en 1916 : « Marx mettait au premier plan, en considérant par-dessus tout les intérêts de la lutte de classe du prolétariat des pays avancés, le principe fondamental de l’internationalisme et du socialisme : un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être libre. »2 En effet, comment demander à un ouvrier d’une nation opprimée de combattre aux côtés d’un ouvrier de la nation qui l’opprime, si ce dernier ne lui reconnaît pas ses propres droits nationaux, son droit à pouvoir décider lui-même de son sort, de sa destinée, de la langue qu’il veut parler, de la terre sur laquelle il veut vivre ? La lutte contre les préjugés nationaux, contre les discriminations, contre les oppressions, c’est-à-dire la lutte pour l’égalité la plus complète entre travailleurs et travailleuses de toute nation, constitue donc une tâche essentielle de tout révolutionnaire internationaliste conséquent. Ainsi Lénine donne-t-il l’exemple des peuples d’Europe de l’Est, à l’époque dominés par deux empires particulièrement oppresseurs, l’Empire russe et l’Empire austro-hongrois : « Dans ces pays [l’est de l’Europe : Autriche, Balkans, Russie], les tâches du prolétariat, tant pour achever la transformation démocratique bourgeoise que pour aider la révolution socialiste dans les autres pays, ne peuvent pas être menées à bien s’il n’y défend pas le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Particulièrement difficile et particulièrement importante y est la tâche consistant à fusionner la lutte de classe des ouvriers des nations oppressives et des ouvriers des nations opprimées. »3. Et, de fait, toute sa vie, Lénine mettra au centre des tâches du parti bolchevique la lutte pour la destruction de l’empire tsariste, cette « prison des peuples », et donc de soutenir la lutte pour les peuples et les nations de Russie pour leur auto-détermination, y compris allant jusqu’à la séparation en constituant leur propre État indépendant. Lénine s’est toujours opposé aux penchants « grand-russes » de certains dirigeants ouvriers.

L’empire tsariste

Toutefois, chez Lénine, cette lutte pour les réalisations démocratiques nationales s’inscrit de façon dialectique dans le combat général pour unifier le prolétariat et toute l’humanité par-delà les frontières. Ainsi distingue-t-il la question politique de l’autodétermination des peuples, allant jusqu’à la réalisation de petits États indépendants, du développement économique historique du capitalisme. Nous le constatons chaque jour, le capitalisme, par son gigantesque développement (violent, oppressif) rapproche toujours davantage les différentes populations du globe. Même si les dirigeants politiques multiplient les discours réactionnaires opposant les uns aux autres, l’avènement de nouvelles technologies de production et de distribution fait qu’aujourd’hui, plus que jamais, l’ouvrier produisant du textile dans une usine au Bangladesh ou au Pakistan, est proche d’un ouvrier américain du secteur automobile, par exemple. « Les marxistes ne se bornent pas au point de vue national bourgeois. Depuis plusieurs dizaines d’années, le Sud, c’est‑à‑dire l’Ukraine, connaît un développement économique plus rapide qui attire de la Grande-Russie des dizaines et des centaines de milliers de paysans et d’ouvriers sur les domaines capitalistes, dans les mines, dans les villes. L’« assimilation » – dans ces limites – du prolétariat grand‑russe et ukrainien est un fait indubitable. Et ce fait est indiscutablement progressif. Le capitalisme remplace le paysan grand‑russe ou ukrainien, borné, routinier, sédentaire et scandaleusement inculte, par le prolétaire actif, dont les conditions de vie brisent l’étroitesse spécifiquement nationale, qu’elle soit grand‑russe ou ukrainienne. »4 écrit Lénine dès 1913. Et il ajoute : « Admettons qu’une frontière d’État passe un jour entre la Grande‑Russie et l’Ukraine – même dans ce cas, le caractère historiquement progressif de l’« assimilation » des ouvriers grands‑russes et ukrainiens ne fera aucun doute, de même que le brassage des nations en Amérique. »5 C’est pourquoi, d’un point de vue marxiste, les grands États centralisés constituent un progrès historique par rapport au morcellement en de multiples petits États-nation.

La question nationale doit donc être pensée du point de vue plus large de l’unification historique du prolétariat, et de toute l’humanité. Dans cette perspective, la remise en cause des États impérialistes, et notamment de leurs frontières, joue un rôle essentiel dans la pensée de Lénine. Polémiquant contre les socialistes polonais qui refusent le mot d’ordre de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, y compris en allant jusqu’à la séparation, Lénine écrit ceci : « Cela concerne la détermination des frontières de l’État. C’est le seul point litigieux. Et c’est lui, précisément, que nos contradicteurs passent sous silence. Ils ne veulent songer ni aux frontières de l’État, ni même à l’État en général. C’est là une sorte d’“économisme impérialiste” analogue au vieil “économisme” des années 1894-1902, qui raisonnait ainsi : le capitalisme a triomphé ; par conséquent, il n’y a plus à s’occuper des questions politiques ! Une pareille théorie apolitique est foncièrement hostile au marxisme. »6 Dès 1913, Lénine place au centre du programme révolutionnaire le soutien à la lutte des peuples coloniaux. Car non seulement, ces luttes sont un point d’appui pour réaliser l’unité du prolétariat, mais elles constituent un ferment révolutionnaire explosif : en affaiblissant les empires coloniaux, la lutte pour l’indépendance des peuples colonisés affaiblit considérablement la bourgeoisie des pays impérialistes.

Congrès des peuples d’Orient, Bakou, 1920

Ce faisant, Lénine rappelle à chaque instant la condition fondamentale pour que le soutien aux luttes nationales constitue un élément progressiste : la lutte pour l’indépendance politique de la classe ouvrière, et donc la lutte contre les bourgeoisies nationales prétendant se mettre à la tête de ces combats. Non seulement parce que « la bourgeoisie des nations opprimées convertit constamment les mots d’ordre de libération nationale en une mystification des ouvriers : en politique intérieure, elle exploite ces mots d’ordre pour conclure des accords réactionnaires avec la bourgeoisie des nations dominantes (voir l’exemple des Polonais en Autriche et en Russie, qui concluent des marchés avec la réaction pour opprimer les Juifs et les Ukrainiens) ; en politique extérieure, elle cherche à pactiser avec une des puissances impérialistes rivales pour réaliser ses buts de rapine (politique des petits États dans les Balkans, etc.). »7 On pourrait aujourd’hui citer les nombreux États africains qui, bien qu’ayant acquis formellement leur indépendance, restent dans une situation de dépendance envers les pays impérialistes, notamment la France, du fait des petits et grands arrangements négociés par les bourgeoisies locales. Mais, pour Lénine, c’est surtout parce que le combat pour les revendications démocratiques nationales doit toujours s’intégrer au combat plus général pour l’émancipation de toute la classe ouvrière. Autrement dit, la « nécessité de subordonner la lutte pour cette revendication, comme pour toutes les revendications fondamentales de la démocratie politique, à la lutte révolutionnaire de masse directement orientée vers le renversement des gouvernements bourgeois et la réalisation du socialisme. »8 Car « dans la pratique, le prolétariat ne peut conserver son indépendance qu’en subordonnant sa lutte pour toutes les revendications démocratiques, sans en excepter la république, à sa lutte révolutionnaire pour le renversement de la bourgeoisie. »9.

Il est donc fondamental pour les révolutionnaires prolétariens de combattre le nationalisme bourgeois, y compris dans les nations opprimées : « La social-démocratie doit mettre en garde avec la plus grande énergie le prolétariat et les classes laborieuses de toutes nationalités contre les mots d’ordre nationalistes à l’aide desquels « leur » bourgeoisie ne fait que les tromper ; avec ses discours douceâtres ou fougueux sur la « patrie », elle s’efforce de diviser le prolétariat et de détourner son attention de ses agissements à elle, la bourgeoisie, et de l’alliance à la fois politique et économique qui l’unit à la bourgeoisie des autres nations et à la monarchie tsariste. »10 Il est donc essentiel de circonscrire très précisément dans quelle mesure et jusqu’à quel point les revendications nationales démocratiques doivent être intégrées au programme communiste. Les révolutionnaires soutiennent la lutte des nations opprimées contre leurs oppresseurs, mais en aucun cas ils ne luttent pour le développement national d’États bourgeois. « La lutte contre tout joug national ? Oui, certainement. La lutte pour tout développement national, pour la « culture nationale » en général ? Non, certainement. Le développement économique de la société capitaliste nous montre dans le monde entier des exemples de mouvements nationaux incomplètement développés, des exemples de constitution de grandes nations par la fusion ou au détriment de certaines petites, des exemples d’assimilation des nations. Le principe du nationalisme bourgeois, c’est le développement de la nationalité en général, d’où le caractère exclusif du nationalisme bourgeois, les querelles nationales sans issue. Quant au prolétariat, loin de vouloir défendre le développement national de toute nation, il met au contraire les masses en garde contre de telles illusions, préconise la liberté la plus complète des échanges capitalistes et salue toute assimilation des nations, excepté l’assimilation par la contrainte ou celle qui s’appuie sur des privilèges. »11

C’est d’ailleurs de ce point de vue que doivent être considérées les guerres dites de libération nationale. Lénine donne l’exemple des guerres « véritablement nationales » de 1789-1871 en Europe, qui, « à la base », reposent sur « un long processus de mouvements nationaux de masse, de renversement de l’oppression nationale. […] Pour le marxiste, l’important est de savoir dans quel but est menée la guerre actuelle, au cours de laquelle tantôt l’une tantôt l’autre armée peut être victorieuse. »12

Pour Lénine, donc, même lors de combats nationaux, les révolutionnaires doivent œuvrer pour unifier le prolétariat du pays oppresseur et celui du pays opprimé. « Les socialistes des nations opprimées doivent s’attacher à promouvoir et à réaliser l’unité complète et absolue, y compris sur le plan de l’organisation, des ouvriers de la nation opprimée avec ceux de la nation oppressive. Sans cela, il est impossible de sauvegarder une politique indépendante du prolétariat et sa solidarité de classe avec le prolétariat des autres pays. »13 Cela signifie donc qu’il faut organiser les prolétaires des différentes nations dans de mêmes organisations de classe, totalement indépendantes des bourgeoisies nationales, et qui s’adressent aux travailleurs et travailleuses des différents pays. « Unité absolue et fusion totale des ouvriers de toutes les nationalités dans toutes les organisations ouvrières syndicales, coopératives, de consommation, d’éducation et autres, contrairement à ce que prêchent tous les nationalistes bourgeois. Seules une telle unité et une telle fusion peuvent sauvegarder la démocratie, sauvegarder les intérêts des ouvriers contre le capital – lequel est déjà devenu et devient de plus en plus international –, sauvegarder les intérêts de l’humanité évoluant vers un mode de vie nouveau, étranger à tout privilège et à toute exploitation. »14 Cela prend des formes très précises en Russie tsariste même, où Lénine polémiquera avec les tendances fédéralistes voulant séparer les différentes nationalités en différentes organisations, et notamment avec le Bund, qui prétendait organiser les ouvriers juifs de manière séparée du reste de la classe ouvrière. En décembre 1908, le POSDR réuni en conférence adopte une résolution spéciale, confirmant l’exigence de l’unité entre ouvriers de toutes nationalités dans une organisation centralisée, et non sur le principe de la fédération.

La lutte contre le mot d’ordre « d’autonomie nationale culturelle »

Dans cette lutte contre les tendances fédéralistes, Lénine prendra position contre une conception élaborée par un socialiste autrichien, Otto Bauer, théoricien du réformisme, qui prônait « l’autonomie nationale culturelle ». Otto Bauer fut l’un des premiers socialistes à s’intéresser de façon exhaustive à la question nationale. Mais, en tant que réformiste, il ne concevait l’émancipation des peuples que dans le cadre limité de l’horizon capitaliste. Plus exactement, son livre, La Question des nationalités et la social-démocratie, tentait de sauver le cadre multinational de l’État austro-hongrois par une réforme accordant à toutes les nationalités (Hongrois, Allemands, Tchèques, etc.) « l’autonomie nationale culturelle ». Il s’agit d’accorder à chacune le droit de s’organiser en corporation juridique publique autonome, avec différentes attributions sur le plan culturel et administratif. Dans ses Notes critiques sur la question nationale, Lénine polémique de façon virulente contre cette théorie et contre ceux qui, en Russie, la défendent. « La question est de savoir s’il est admissible pour les marxistes d’adopter, directement ou indirectement, le mot d’ordre de la culture nationale, ou s’ils doivent absolument lui opposer dans toutes les langues, en “s’adaptant” à toutes les particularités locales et nationales, le mot d’ordre de l’internationalisme des ouvriers. »15.

Otto Bauer

Il rappelle ainsi que, même au sein de communautés possédant une « autonomie nationale culturelle », il reste des classes sociales : « Chaque culture nationale comporte des éléments, même non développés, d’une culture démocratique et socialiste, car, dans chaque nation, il existe une masse laborieuse et exploitée, dont les conditions de vie engendrent forcément une idéologie démocratique et socialiste. Mais, dans chaque nation, il existe également une culture bourgeoise (et qui est aussi, la plupart du temps, ultra‑réactionnaire et cléricale), pas seulement à l’état d’“éléments”, mais sous forme de culture dominante. Aussi, d’une façon générale, la “culture nationale” est celle des grands propriétaires fonciers, du clergé, de la bourgeoisie. »16

Lénine rappelle donc un fait essentiel : même lorsque les peuples sont les plus opprimés, victimes des pires sévices, la ligne de partage de classe subsiste. Contre l’idée d’une « communauté culturelle », Lénine se place du côté de l’analyse marxiste de la société. Fondamentalement, la tâche de tout révolutionnaire doit être d’organiser la classe ouvrière de façon indépendante, et de faire valoir, dans chaque combat, ses intérêts généraux de classe.

« Le marxisme est inconciliable avec le nationalisme, fût‑il le plus « juste », le plus « pur », le plus fin et le plus civilisé. À la place de tout nationalisme, le marxisme met l’internationalisme, la fusion de toutes les nations dans une unité suprême qui se développe sous nos yeux avec chaque nouvelle verste de chemin de fer, chaque nouveau trust international, chaque association ouvrière (internationale par son activité économique et aussi par ses idées, ses aspirations). »17

Aurélien Perenna

 

 


 

 

1  Marx et Engels, Manifeste du parti communiste.

2  Lénine, La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

3  Ibid.

4  Lénine, Notes critiques sur la question nationale.

5  Ibid.

6  Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

7  Lénine, La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

8  Ibid.

9  Ibid.

10  Lénine, Thèses sur la question nationale.

11  Ibid.

12  Lénine, À propos de l’économisme impérialiste.

13  Lénine, La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes.

14  Lénine, Notes critiques sur la question nationale.

15  Ibid.

16  Ibid.

17  Ibid.