Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

Les premiers chrétiens étaient-ils communistes ?

Le banquet eucharistique (Catacombes de Saint-Calixte, Rome)

Les Évangiles font dire tout et son contraire à Jésus et ses amis… D’un côté il faudrait « rendre à César ce qui appartient à César », « tendre l’autre joue »… Ce discours d’adaptation au pouvoir, celui de l’Empire romain à l’époque, et aux autres ensuite, est une facette qui plaît aux Églises. Mais en 1908, Kautsky1 rappelait la « furieuse haine de classe contre les riches » de certaines paroles prêtées à Jésus : « Vous les riches, pleurez à grand bruit sur les malheurs qui vous attendent ! Votre richesse est pourrie […] ; votre or et votre argent rouillent, et leur rouille servira contre vous de témoignage, elle dévorera vos chairs comme un feu » (Jacques 5, 1-6), ou la célèbre « parole divine » : « Il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » (Luc 18, 25).

Ces contradictions ne sont pas si étonnantes : les plus anciens textes bibliques sur la vie de Jésus et des premières communautés chrétiennes datent de plusieurs décennies après les faits censés être rapportés. Les expériences et doctrines des premières communautés chrétiennes étaient assurément multiformes, ont évolué dans le temps et étaient diverses en fonction des régions.

Après la disparition de Jésus, ses disciples sont persuadés de l’imminence de la fin des temps. Comment continuer sa vie comme si de rien, alors que l’on connaîtra de son vivant l’avènement du Royaume de Dieu ? Espérances de proche fin du monde et préceptes de Jésus animent les premiers judéo-chrétiens. Les Actes des Apôtres nous décrivent ainsi la « communauté des biens » en vigueur à Jérusalem : « Tous ceux qui croyaient vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun. », « Ils vendaient leurs terres et leurs biens, et ils en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun. » (Actes 2, 44-45), « nul ne considérait comme sa propriété l’un […] de ses biens », « Nul parmi eux n’était indigent […] ceux qui se trouvaient possesseurs vendaient, apportaient le prix des biens » (Actes 4, 32-35)2. La communauté vit de dons librement consentis, de ventes de terrains et maisons. On vit sous le même toit, les repas sont pris en commun, et les biens partagés. Les fidèles sont des esclaves, travailleurs, femmes… « le mouvement des opprimés » analyse Engels, une communauté « au caractère prolétarien » pour Kautsky. Ernest Renan, dans sa monumentale Histoire des origines du christianisme, ira jusqu’à comparer les premières communautés chrétiennes aux sections de la Première Internationale !3 Si Rosa Luxemburg voit en ces chrétiens des 1er et 2e siècles « de fervents partisans du communisme », propagateurs de réformes sociales, elle remarque justement que ce « communisme » ne repose nullement sur la propriété collective des moyens de production et d’échange, et reste « basé sur la consommation de produits tout prêts et non pas sur le travail »4, d’où son incapacité à transformer la société, à abolir les inégalités et classes sociales. Les premières communautés chrétiennes étaient très probablement tiraillées entre la nécessité de mobiliser leurs partisans dans un esprit de résistance et celle de se stabiliser et donc de s’adapter : la fin des temps ne venant toujours pas, le besoin de pérennité et d’organisation des communautés amenant hiérarchie, professionnalisation, conduira progressivement à gommer les aspects collectivistes et de résistance du christianisme primitif. Les persécutions frapperont. Les pères de l’Église maintiendront certains préceptes, l’état de vie monastique s’enracinera, Paul de Tarse (saint Paul) achèvera de faire du christianisme une religion au service des propriétaires, sanctifiant l’esclavage, ordonnant aux Éphésiens : « Vous, serviteurs, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ même. »5 Et aux Romains : « Que tout le monde soit soumis aux puissances supérieures […]. Celui donc qui s’oppose aux puissances résiste à l’ordre de Dieu. »6 Et l’Église s’institutionnalisera en s’intégrant dans l’Empire romain.

S. Ramboz

(Article paru dans le numéro 8 de Révolutionnaires)

 

 


 

 

1  Les Origines du christianisme, Karl Kautsky (1908)

2  Toutes les citations proviennent de la Traduction œcuménique de la Bible (édition 2015)

3  « Si vous voulez vous faire une idée des premières communautés chrétiennes, regardez une section locale de l’Association internationale des travailleurs. »

4  Église et socialisme, Rosa Luxemburg (1905)

5  Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 5

6  Paul, Épître aux Romains, XIII, 1 et 2