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L’Île rouge, de Robin Campillo, ou quand l’étau impérialiste était secoué à Madagascar

Dans la base 181, sur l’île de Madagascar en 1971, un officier français s’écrie enjoué : « Vous venez d’atterrir sur le plus bel endroit au monde, le lieu de tous les plaisirs, vous allez être comme dans un cocon familial. » C’est ainsi que débute le nouveau film de Robin Campillo, et c’est ainsi que les militaires et hommes d’État français parlaient de Madagascar, onze ans après sa déclaration d’indépendance. Une vision fantasmée d’une « île heureuse » qui traduit surtout à quel point la France et la Première République malgache y maintenaient l’ordre au service de l’impérialisme français.

Ce récit de la vie familiale de militaires français, le réalisateur nous le révèle à travers le jeune Thomas, un gamin discret et curieux. C’est avec ses yeux d’enfant, ceux d’un grand admirateur des récits de Fantômette, qu’on découvre à l’écran le poids de la présence française sur l’île. Ainsi, à l’école, c’est le français qui domine, une école où l’on exalte les liens avec la France, présentée comme « la grande sœur » (selon la formule du président malgache d’alors, Philibert Tsiranana). Au quotidien, le contact avec les Malgaches est réservé à quelques rares moments, et leur subordination est manifeste. Confusément, ce protagoniste se rend compte de l’hypocrisie de la situation, celle de ce « cocon familial » tant vanté, et de la réalité du poids des militaires dans son quotidien.

Cet ordre inique, même maquillé sous les traits d’un paradis, ne pouvait pas se maintenir éternellement sur le dos des Malagasy1, puisque les années 1971 et 1972 ont été synonymes de grands mouvements sociaux sur l’île. C’est d’abord, en 1971, un soulèvement paysan dans le sud du pays – encadré par une organisation nationaliste, le Mouvement national pour l’indépendance de Madagascar (Molima) – contre le gouvernement malgache, qui est réprimé (avec l’aide en sous-main de la France). L’année suivante, ce sont les étudiants et la jeunesse malgache qui se révoltent aussi. Suit une grève à Tananarive, qui se solidarise du soulèvement paysan pour exiger l’utilisation de la langue malgache et une véritable indépendance. Ce « Mai 68 » malgache, sans autre réelle perspective que le nationalisme, va déboucher sur un régime militaire dirigé par le Molima. Sous la pression du mouvement social, l’armée française abandonne l’île en 1972. Cette explosion sociale, on l’aperçoit dans le film, qui laisse aussi à de brefs moments la parole aux Malagasy révoltés qui aspirent à autre chose que le joug impérialiste. Sont rappelées aussi les horreurs de Gallieni2 et des massacres de 19473.

Un film intimiste qui ne sombre pas dans la nostalgie du bon temps des colonies. Thomas ne « veut pas de souvenir » de cet ordre qui se défait sous ses yeux, faisant écho au témoignage de Robin Campillo, bien conscient que « le paradis perdu était plus un paradis volé qu’un paradis perdu ». Si aujourd’hui les classes populaires de nombreux pays, dont Madagascar, n’ont toujours pas réussi à arracher une véritable indépendance et à se dégager du joug des militaires, c’est que cet ordre est maintenu par le capitalisme.

Un film à voir, tant pour sa réalisation originale – c’est une expérience plastique et sensitive assez particulière que d’avoir filmé principalement à travers les yeux d’un enfant –, que pour la mise en scène d’évènements peu évoqués au cinéma, même s’ils ne sont le sujet que de la fin du film.

Firelei Lambert

 


 

 

1 Les Malgaches, en langue malgache.

2 Gouverneur général de Madagascar, il assure la conquête française de l’île à l’aide de la « doctrine de la tache d’huile » et de la « politique des races », jouant des divisions entre Malgaches comme il l’avait fait plus tôt notamment au Tonkin. Il instaure le travail forcé des indigènes.

3 À la suite d’une insurrection paysanne, le gouvernement français réprime aveuglement toute forme de contestation, s’attaquant tout particulièrement au Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MRDM), mouvement nationaliste, qui avait pourtant condamné l’insurrection. 90 000 Malgaches meurent dans cette opération de « pacification ».