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Naissance d’Israël et « catastrophe » palestinienne [1/3]

Le 14 mai 1948, dernier jour du mandat colonial sur la Palestine que la Grande-Bretagne s’était vue confier d’abord par la Société des Nations puis par les Nations unies, David Ben Gourion proclamait la naissance de l’État d’Israël. Quelques mois auparavant, le 29 novembre 1947, une résolution de l’ONU – sur laquelle s’étaient mis d’accord les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS – prévoyait la division du pays en deux États, l’un juif et l’autre arabe. Ce qui déclencha les premiers affrontements entre Juifs et Palestiniens qui se transformèrent, six mois plus tard, en une guerre israélo-arabe remportée par l’État hébreu contre l’ensemble de ses voisins coalisés. Cela allait aboutir pour la majorité de la population palestinienne à la dépossession de ses terres, puis à son expulsion du pays et à l’exil.

« La légende dorée » du sionisme

Pendant longtemps a prévalu la version sioniste de cette histoire que l’on pourrait qualifier de « légende dorée ». D’après ses tenants, le Yichouv, c’est-à-dire la communauté juive locale, vivait paisiblement dans le pays tentant d’entretenir de bons rapports avec ses voisins palestiniens. Cependant en 1947-1948, excités par des agitateurs, ces derniers s’en seraient pris aux colons juifs qui n’eurent d’autre alternative que de se défendre. Ils étaient prêts à accepter un partage équitable de la Palestine entre deux États, juif et arabe, mais les Palestiniens et leurs mauvais parrains des pays arabes limitrophes le leur auraient refusé et auraient engagé une guerre contre Israël. Comme dans l’Ancien Testament, le petit David juif aurait réussi à prendre l’avantage sur le Goliath arabe malgré un rapport de force qui lui était totalement défavorable. Et ce sont les pays arabes qui auraient incité les Palestiniens à partir en leur promettant qu’ils pourraient revenir dès que les Juifs auraient été rejetés à la mer. Bref, c’est en quelque sorte à leur corps défendant que les sionistes se seraient retrouvés en possession de la majorité de la terre de Palestine.

Une politique d’apartheid qui remonte à loin

À la fin des années 1980, et pendant une décennie, une équipe de jeunes chercheurs israéliens, dénommés « les nouveaux historiens » et dont le plus connu était Ilan Pappé, démonta pan par pan cet épisode tragique pour montrer que, dès la fin du XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, le sionisme politique encourageait une colonisation de peuplement visant à priver la population palestinienne de ses terres et à la marginaliser. D’abord en achetant des terres à de grands propriétaires absentéistes, puis en expulsant les fellahs qui les travaillaient. Dans les villes, lorsqu’ils créaient des entreprises, ils réservaient les emplois aux seuls salariés juifs au nom d’une théorie selon laquelle le travail manuel devait contribuer « à la rédemption du peuple juif ». Cette politique d’exclusion des Palestiniens de la vie économique ne fut pas épisodique, mais systématique. Et si la puissance coloniale britannique dénonça parfois des « abus », dans l’ensemble elle laissa faire.

Une communauté très organisée et refermée sur elle-même

Bien avant la création d’Israël, les autorités sionistes avaient créé des structures para-étatiques et économiques desquelles étaient exclus les Palestiniens. Le Yichouv avait son propre parlement, le Vaad Leumi, un pouvoir exécutif, la direction de l’Agence juive à Jérusalem, dont le président Chaim Weizmann, devint plus tard le premier président d’Israël et son bras droit, David Ben Gourion, son Premier ministre. Ces structures se finançaient par le biais du Fonds national juif, abondé par la diaspora, qui, dans les années 1930, consacrait 40 % de ses dépenses totales à l’acquisition des terres et à la colonisation. Grâce à des actions volontaristes et coordonnées, on avait vu surgir des fermes collectives (les kibboutz), des communautés agricoles coopératives (les moshavs) et aussi dans les villes des coopératives ouvrières sous l’égide notamment de la puissante centrale syndicale, la Histadrout, qui n’acceptait dans ses rangs que les travailleurs juifs. Elle possédait des entreprises dans tous les secteurs, une banque, des bureaux de placement, un système de soins et un réseau éducatif performant.

Le tableau ne serait pas complet sans mentionner des milices qu’entretenait la communauté, véritable armée, plus ou moins clandestine selon les époques. Sa force principale était constituée par la Haganah (défense) qui, avant même la création de l’État, comptait environ vingt mille hommes, dont cinq mille combattants d’élite regroupés au sein d’une unité, le Palmach (unité de choc). À cela s’ajoutaient les groupes armés d’extrême droite de l’Irgoun et du Lehi. Tous furent renforcés par l’arrivée massive de Juifs européens fuyant le génocide juif à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La mainmise des travaillistes et de la gauche sionistes sur la plupart des institutions communautaires donnait une coloration « socialisante » à l’ensemble que certains n’hésitèrent pas, dans les années 1950-1960, à qualifier un peu vite de « socialisme israélien ».

Les Palestiniens en quête de leadership

Face à une communauté juive ultra-organisée, la société palestinienne restait essentiellement rurale, encadrée par des structures claniques et villageoises. Ceux qui s’en proclamaient les leaders provenaient pour la plupart des grandes familles féodales comme les al-Husseini, les Nashashibi ou les Khalidi. Chacune d’elles jouait sa propre carte en s’appuyant tantôt sur les monarchies arabes voisines, comme celles de Jordanie ou d’Irak, tantôt sur les Britanniques, tantôt… sur les nazis. Ce double, voire ce triple jeu, conduisit d’ailleurs le grand mufti de Jérusalem, un al-Husseini, à se rendre auprès d’Hitler durant la guerre pour exhorter les masses arabes à appuyer les puissances de l’Axe. Souvent propriétaires de grands domaines, sur lesquels ils faisaient travailler des milliers de fellahs, ces leaders de grandes familles n’hésitaient pas à vendre en secret des terres aux représentants de l’Agence juive tout en proclamant haut et fort leur volonté de lutter contre les sionistes.

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que lorsque le peuple palestinien se souleva, lors de la grande révolte anti-britannique de 1936-1939, il le fit de manière largement inorganisée. Une révolte qui fut sauvagement réprimée par les Britanniques avec l’aide… de la Haganah.

1948 et la Nakba palestinienne

Ce que les Palestiniens appellent la « Nakba », la « catastrophe », c’est l’exil dans des camps de réfugiés des pays voisins auquel la majorité d’entre eux fut contrainte. On sait aujourd’hui que cette expulsion, ce nettoyage ethnique, avait été méthodiquement préparée en amont par l’état-major de la Haganah. Il avait élaboré ce qu’elle appelait le Plan D qui comportait deux volets : s’emparer rapidement et méthodiquement des installations militaires ou civiles évacuées par les Anglais et débarrasser le futur État du plus grand nombre possible de Palestiniens. La première partie du plan fut favorisée par la complicité de la puissance coloniale. Quant à la seconde, elle débuta douze jours après la résolution de l’ONU sur le partage avec la destruction d’un premier village palestinien. À la fin de la guerre, en 1949, cinq cents autres villages et une dizaine de villes avaient été rayés de la carte, d’abord par la Haganah, puis par l’armée israélienne qui avait pris la suite. Pour inciter les Palestiniens à s’enfuir, plusieurs massacres de civils furent organisés à titre d’exemples, les plus connus étant ceux de Bilad el Cheïkh (60 morts) en janvier 1948 mais surtout de Deir Yassin en avril de la même année (entre 120 et 250 civils tués selon les estimations). En conséquence, sur les 850 000 Palestiniens qui vivaient sur le territoire revendiqué par les sionistes, seuls 160 000 restèrent, 90 % des autres devinrent des réfugiés.

Quant à la guerre elle-même, les armées égyptienne, jordanienne, irakienne, libanaise et syrienne n’y alignèrent sur le terrain que 100 000 hommes (dont une modeste milice palestinienne), c’est-à-dire pas plus que la Haganah et l’Irgoun. Et avant même le déclenchement de la guerre, certains des principaux protagonistes – le roi Abdallah de Jordanie et l’Agence juive – s’étaient mis d’accord en secret pour se partager la Palestine avec l’aval de la Grande-Bretagne et l’indifférence des États-Unis, aucun, pour des raisons diverses, ne voulant entendre parler d’un État palestinien indépendant.

Les Arabes israéliens, des citoyens de seconde zone

Les descendants des Palestiniens qui refusèrent de fuir et restèrent chez eux représentent aujourd’hui environ deux millions de personnes, soit 20 % de la population du pays. Pendant longtemps restés sous administration militaire (1948-1956), ils furent soumis à toutes sortes de discriminations, collectivement mais aussi dans leur vie quotidienne.

Les choses se sont encore aggravées depuis 2018, quand cette discrimination a été inscrite dans une loi qui, pour la première fois, définissait Israël comme étant exclusivement « l’État-nation du peuple juif ». Cette loi encourageait également la construction de colonies juives sur les terres palestiniennes et retirait à la langue arabe son statut de langue officielle. Ce qui amenait en mars 2019 Benyamin Netanyahou, déjà Premier ministre à l’époque, à déclarer : « Israël n’est pas l’État de tous ses citoyens… mais l’État-nation du peuple juif et uniquement du peuple juif. » Une déclaration raciste qui avait le mérite, et l’abjection, de la clarté.

Ces discriminations se perçoivent notamment dans le sous-financement systématique des infrastructures des villages, villes et quartiers palestiniens, le refus de leur accorder des terres, maisons ou des appartements, la « judaïfication » de quartiers entiers de Jérusalem et d’autres grandes villes par l’exclusion de leurs habitants arabes, l’expulsion de leurs terres des Bédouins du Néguev, les difficultés rencontrées pour l’éducation des enfants, la recherche d’un emploi, la création d’entreprise ou l’ouverture d’un compte bancaire, le droit de se marier avec la personne de son choix ou d’être admis dans l’armée… Pas étonnant dans ces conditions que, bien qu’elle ait le droit de vote, la population arabe israélienne se désintéresse largement de la vie politique et qu’en son sein l’abstention soit massive à chaque élection. Enfin signalons qu’au titre de la « loi du retour », tout Juif de par le monde peut obtenir la citoyenneté israélienne, alors que les Palestiniens qui sont devenus des réfugiés après la fondation de l’État se voient refuser ce même droit.

Israël, fait colonial

Dans un article paru dans un numéro spécial de la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes, en juin 1967, l’historien Maxime Rodinson qualifiait Israël, de « fait colonial ». C’est toujours vrai aujourd’hui. Dès l’origine, la volonté des sionistes de couper la communauté juive des Palestiniens et de favoriser un développement séparé a conduit, après la création de l’État d’Israël, à l’instauration d’un apartheid institutionnalisé à l’égard de la population arabe, apartheid qui a comme corollaire la colonisation à outrance et la répression sanglante, systématiques et quotidiennes.

Quant à la gauche sioniste, qui a longtemps présidé aux destinées du pays, elle a endossé fondamentalement la même politique sans jamais tendre la main aux travailleurs et paysans palestiniens. Aujourd’hui marginalisée, elle porte une responsabilité écrasante dans la situation actuelle et la droitisation d’un régime enfermé dans ses fantasmes réactionnaires et sa politique meurtrière, auquel elle est incapable d’offrir une alternative.

Ce qui rend d’autant plus d’actualité la célèbre formule de Marx : « Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre. »

Jean Liévin, 13 mai 2023

 


 

Nos articles sur les 75 ans d’histoire d’Israël  :

Première partie : 1948, naissance d’Israël et « catastrophe » palestinienne

Deuxième partie : l’État d’Israël et la question palestinienne

Troisième partie : l’extrême droite au gouvernement, en guise de cadeau d’anniversaire