Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

On fabrique, on vend, on se paye. Une histoire des usines Lip

Pièce de la compagnie « Le Bain collectif », 15 heures 30 au théâtre des Carmes André Benedetto à Avignon jusqu’au 29 juillet 2023. En tournée en France à partir de 2024.

Les pièces de théâtre mettant en scène des luttes ouvrières sont suffisamment rares pour être signalées. Cette année à Avignon, la compagnie « Le Bain collectif » prend le risque de monter une création inspirée de nombreux témoignages et images d’archives d’une grève engagée par les travailleuses et les travailleurs de l’usine de montres Lip il y a exactement cinquante ans à Besançon.

La pièce commence par une image. Les corps des ouvriers et des ouvrières figés sur une vaste scène, encadrée de deux colonnes en béton. Un espace nu aux couleurs passées qui suggère autant une usine qu’une bourse du travail ou une salle des fêtes. Puis « Charles1 » annonce au micro l’alternative qui sonne comme une sentence : soit la liquidation de l’entreprise Lip, soit sa transformation en coopérative laissant une grande partie des effectifs sur le carreau. Le ton monte entre les partisans de la coopérative et ceux qui refusent ce compromis. On s’empoigne, avec les mots puis avec les mains. « Alors c’est fini, puisque Charles l’a décidé ! » vocifère une ouvrière en arrachant la banderole accrochée au fond de scène : « Lip un emploi pour tous »… Nous sommes en 1977, à la fin du conflit. Il faudra faire le récit de cette grève emblématique pour comprendre son dénouement.

1973. Les personnages, rajeunis par le sourire qui éclaire leur visage, évoquent les débuts euphoriques de la révolte des salariés de cette usine d’horlogerie, de mécanique et d’armement. Après avoir découvert le détail du plan social qui les menace, les ouvriers séquestrent dans les locaux de Lip les représentants du patronat venus négocier. Mais comment « créer un meilleur rapport de force » ? Par la réquisition des montres qui sont bientôt mises en sûreté, chez la famille, les amis… et même chez les curés ! Au détour d’un dialogue ou d’une anecdote, le public découvre la solidarité qui s’organise autour des Lip. D’autant plus quand ces derniers décident de reprendre la production pour assurer à chacun des grévistes « le salaire de survie ».

Le spectateur assiste à l’évolution des consciences mais aussi aux doutes et aux désaccords, qui concernent aussi bien les questions de conduite du mouvement que des problèmes politiques plus généraux – comme celui du rapport à la police, après l’expulsion des grévistes de l’usine par les CRS. Le temps d’une AG, la salle entière devient le lieu de vives discussions des travailleurs réunis en assemblée générale. Syndiqués et non syndiqués débattent, s’interpellent et présentent les avancées des différentes commissions qui animent la grève. On sent transparaître la décennie 70, avec ses manières d’intervenir, ses questionnements, ses gauchistes, verbeux mais écoutés par une partie des travailleurs ; un univers dont la jeune troupe s’est imprégnée à partir de nombreuses archives.

Les préoccupations des jeunes femmes des années 70 sont aussi celles des travailleuses de Lip, qui, pour ne pas rester en retrait dans cette longue aventure, surent combattre les préjugés et les réflexes de certains de leurs camarades masculins. Majoritaires parmi les effectifs de Lip et la plupart non qualifiées à la différence des hommes qui occupaient les postes d’ouvriers professionnels, de techniciens et d’encadrement, les femmes imposent la mixité de certaines activités courantes auxquelles elles sont spontanément assignées au début de l’occupation – comprendre : la cuisine et le ménage – et se donnent les moyens de participer à égalité avec leurs congénères masculins. On y voit Colette ou Monique se découvrir, s’affirmer, au point de juger inacceptable le retour à l’usine « comme avant ». Sourdement, l’objectif consistant à trouver un repreneur et donc la loi du patron, celle qui impose disparité des salaires et humiliations des femmes, est contesté.

Si un repreneur fut trouvé en 1974, cela n’allait pas durer. L’épuisement de la croissance propulsée par la reconstruction d’après-guerre pousse la bourgeoisie à réorganiser l’économie capitaliste, réduisant les concessions faites aux travailleurs. Il fallait mettre en échec les travailleurs et travailleuses de Lip, devenus symboles du refus de se plier aux exigences des patrons qui présentaient les suppressions d’emplois comme une fatalité. La baisse des commandes d’État conduisit à un second plan de licenciements qui aboutit à la formation de la fameuse coopérative. Loin de la présenter comme une perspective, la metteuse en scène, Anouk Darne-Tanguille, choisit de montrer le désarroi des travailleurs sommés par la CFDT et la CGT d’accepter cette solution. Amère, mais forte d’une expérience politique dont elle tire les leçons, l’une des actrices-grévistes quitte la scène sur ces mots, adressés à Charles : « Il n’y a pas de honte à perdre après six ans de lutte acharnée, il y en a à se comporter comme ceux qu’on a combattus. »

Espérons que cette pièce trouve de nombreuses programmations !

Mona Netcha, Louis Dracon