Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

Pour le pillage et le maintien de l’ordre social, le militarisme à l’œuvre en Afrique

Décan en Égypte (en 1974, puis 1975 et 1978), Saphir à Djibouti (1974 et 1977), Mazurka, puis Verveine (1977), puis Bonite (1978) pour le Zaïre, Lamantin en Mauritanie (1977), Caban et Barakuda en Centrafrique (1979), que de jolis noms pour les raids d’hélicoptères, bombardements, razzias des troupes d’élite dont la France a émaillé l’histoire de l’Afrique depuis les indépendances, une fois oubliées les centaines de milliers de morts (Madagascar, Algérie, Cameroun…) des répressions et guerres coloniales d’avant !

On ne peut les nommer toutes. Mais parmi les fleurons, il y a les multiples opérations au Tchad : Bisons et Tacaud dans les années 1970 pour tenter de sauver contre le Frolinat (Front de libération national tchadien) le régime de Tombalbaye, l’homme de la France et du textile de Boussac, avant de se résigner à adouber le chef de bande Goukouni Oueddei, pourvu qu’il soit un dictateur efficace sur son peuple ; puis ce fut, Anabase en 1980 et surtout Manta (1983-1984) qui a aidé le dictateur Idriss Deby à prendre le pouvoir (le père de l’actuel, Mahamad Deby), puis Épervier (1986) pour lui sauver la mise face à une rébellion.

Serval (du nom d’un petit renard) lancée au Mali par François Hollande, étendue ensuite à la région sous le nom de Barkhane (dune de sable mouvante) censée balayer l’Afrique centrale et de l’ouest du terrorisme, ont été les dernières de la série. Et voilà que tout fout l’camp, avec les coups d’État au Mali en 2020, puis au Burkina Faso en 2021, et aujourd’hui au Niger – qui pourrait bien obliger à décamper les 1 500 militaires français qui en ont fait leur base après avoir dû abandonner le Mali.

Hors d’Afrique les troupes françaises, comme avec elles, les Total, Orano, Bouygues et consorts !

Malheureusement pas encore la fin des opérations militaires de la France en Afrique

Et encore moins celle de l’impérialisme en général : les États-Unis, qui ont pendant des dizaines d’années laissé à la France (et en partie à la Grande-Bretagne) l’essentiel du rôle de gendarme en Afrique, s’y sont réinvestis militairement depuis quelques années. Au nom de la « lutte contre le terrorisme », cette fois. Comme ils s’y étaient investis du temps de la guerre froide au nom de « la lutte contre le communisme », en soutenant dans les années 1960 le dictateur Mobutu au Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo, trop de richesse minière pour laisser ça à la France), ou en intervenant dans les années 1970 en Angola (avec pour piétaille les troupes du régime d’apartheid d’Afrique du Sud).

L’Amérique est de retour. Avec ses GIs, ses drones, et ses sous-traitants militaires privés (Prigogine n’est pas seul sur ce créneau commercial). Et c’est précisément au Niger qu’elle a implanté ses principales bases : 1 000 militaires, un aéroport et une base de drones destinée à épauler l’armée en même temps qu’à piloter ses propres opérations.

Alors Biden n’a pas envie de payer les déboires de Macron. D’où le pied sur le frein mis jusqu’à présent par Washington à l’idée d’une intervention militaire contre les putschistes du Niger, pendant que Macron voudrait y inciter les armées africaines des pays voisins. Les USA ont préféré pour l’instant prendre langue avec les putschistes, notamment celui qui est devenu chef d’état-major du nouveau pouvoir, le général Moussa Salaou Barmou, officier formé dans deux des meilleures écoles d’officiers des États-Unis.

Maintien de l’ordre social avant tout

Leur souci commun c’est le maintien de l’ordre social dans cette Afrique dont le pillage des richesses réduit la majorité de la population (1,4 milliard d’habitants) à la misère. Le développement du terrorisme, des bandes armées, est le résultat de cette misère et s’est aggravé notamment au Mali à la suite de l’intervention militaire commune de la France, du Royaume-Uni et des USA en Libye en 2011, destinée à endiguer par la force la propagation des révolutions d’Égypte et de Tunisie.

Les effectifs des armées impérialistes en Afrique ne sont pas très élevés. C’est la France qui en a le plus : entre 7 000 et 8 000 ces dernières années, mais 6 000 aujourd’hui avec la fin de Barkhane. Ces Rambos sont là pour les actions de pointes, les raids meurtriers du haut de leurs hélicoptères. Le gros du maintien de l’ordre contre les pauvres d’Afrique est assuré par les armées africaines. Celles-ci sont l’ossature de pratiquement tous les États africains d’aujourd’hui, financées en partie, conseillées par les grandes puissances. Quant à la petite couche de grands bourgeois africains, ceux avec lesquels les multinationales marchandent travaux publics, concessions minières ou pétrolières, elle a souvent grandi et bâti ses fortunes à l’ombre des armées nationales.

Les déboires de ce qui, sur le plan de l’ordre mondial, est une sous-traitance sont un peu inévitables, d’officiers ambitieux qui jouent leur propre carte, de dirigeants prêts à naviguer d’une puissance tutélaire à l’autre, au plus offrant. Les milliers de manifestants qui sont descendus dans la rue au Niger pour applaudir le coup d’État, par détestation de l’armée française, des dégâts causés par les mines d’uranium d’Orano (ex-Areva) ou les mines d’or, auraient bien tort d’avoir des illusions dans le nouveau pouvoir militaire.

Mais si un Macky Sall, président si francophile du Sénégal, n’est pas plus chaud que ses homologues de la Cédéao pour se lancer dans l’aventure de l’intervention militaire au Niger, c’est qu’il a lui-même et encore tout récemment essuyé des manifestations sociales contre la vie chère et l’absence de libertés. Si le fils Deby au Tchad n’est pas plus chaud, c’est en souvenir des manifestations massives à N’Djamena lorsqu’il s’est arrogé en 2021 la succession de papa, par un coup de force salué par Macron. En souvenir peut-être aussi des plus grandes grèves qu’à connu son pays à l’hiver 2018-2019.

Ces mouvements sociaux sont l’avenir de l’Afrique.

Olivier Belin

 

 


 

 

(Cet article est paru dans un dossier du journal Révolutionnaires).

 

 

Sommaire du dossier paru dans Révolutionnaires, numéro 4