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Près de 600 morts dans un naufrage au large de la Grèce : le capitalisme et ses frontières tuent avec la bienveillance des démocraties européennes

Un drame évitable

Les trois jours de deuil national déclarés ce matin 15 juin en Grèce ne cacheront rien : le naufrage survenu à 50 miles (90 kilomètres) des côtes grecques mercredi 14 juin était évitable, et c’est bien l’horreur de ce drame. Le bilan s’annonce effroyable avec près de 600 disparus, dont de nombreuses femmes et enfants prisonniers dans les cales de ce bateau de pêche devenu cercueil.

Dès la veille, les autorités d’Athènes et Frontex1 (agence européenne de garde-frontières et garde-côtes) étaient prévenues. Comme l’indique le quotidien grec – classé à gauche –  Efimerida Ton Syntakton, en retranscrivant le témoignage glaçant d’un sauveteur : les garde-côtes grecs étaient au courant de la situation dramatique du bateau transportant plus de 750 personnes dès le mardi après-midi2. Les autorités d’ailleurs ne nient pas cela mais prétextent le « refus d’être secourus » des réfugiés venus d’Égypte, de Syrie, d’Afghanistan, de Palestine.

Partie sans doute de Tobrouk – une région de la Libye sous la tutelle du maréchal Haftar qui négocie sa mainmise sur des camps des migrants contre de belles primes de l’Union européenne –, cette expédition révèle un macabre jeu de marchandage entre la Turquie, les seigneurs de la guerre en Libye et ailleurs, et les belles démocraties de gauche et de droite d’un monde prétendument civilisé. De l’argent pour cacher la misère du monde et refouler avec brutalité des réfugiés qui n’ont plus rien à perdre.

L’Organisation internationale des migrations (OIM) atteste que près de 3 800 personnes ont péri l’année dernière sur ces routes entre le Maghreb et le Moyen Orient d’une part et l’Europe de l’autre : 11 % de plus que l’année précédente, à savoir la moitié des décès des migrants le monde. Le désespoir pousse désormais les migrants à fuir la Tunisie. Selon les témoignages que nous avons collectés auprès des militants migrants que nous côtoyons, les sommes réclamées par les passeurs allaient de 3 500 à 6 000 euros par passager ; cette route devenue impossible3, les migrants sont poussés à chercher des routes périlleuses dans des conditions inhumaines. La traversée se fait à partir de la Libye vers l’Italie, de la Mauritanie vers le Cap Vert avec les dangers immenses qui laissent deviner d’autres tragédies à venir. Et, sur terre, la situation est tout aussi dramatique. Un reportage horrible de la BBC4 rapporte les enlèvements de migrants afghans, torturés entre l’Iran et la Turquie, à des fins de chantages auprès de leurs proches pour négocier leur libération contre rançon.

Quelque chose de pourri en Europe

Le contexte de la campagne électorale en Grèce, sur fond de surenchère raciste, a sans doute aggravé les termes qui ont rendu possible ce drame. Cette catastrophe souligne une politique mortifère, des moyens dérisoires d’aide, une course à la haine pour à la fois semer la terreur (une « invasion » fantasmée, tant le nombre de migrants est faible rapporté à la population européenne) et pour détourner la colère sociale. L’escalade en France des Républicains et du parti présidentiel l’illustre bien et n’a rien à envier à celle conduite en Italie et ailleurs. La gauche n’est pas en reste avec les discours nationalistes de la France Insoumise en la personne de Ruffin5, mais pas seulement.

Pourtant de l’argent, il y en a pour accueillir dignement les migrants. Des migrants qui fuient la misère, la guerre et risquent leur vie pour traverser des frontières que les riches, eux, ignorent. C’est d’ailleurs dans un yacht coûtant 175 millions de dollars et appartenant à la quatrième famille la plus riche du Mexique, les Ballières, et qui, lui, circulait librement que les rescapés du naufrage ont été transportés. Comme quoi, la véritable frontière est de classe.

Mais des forces existent, qui résistent à cette montée raciste et nationaliste. Dans un communiqué, l’organisation grecque Antarsya, qui se définit comme un front anticapitaliste et révolutionnaire, dénonce l’hypocrisie du gouvernement grec, la complicité des forces de l’ordre et les accords de l’Union européenne pour renforcer une Europe forteresse. Elle appelle ainsi, avec d’autres forces, à des rassemblements et des manifestations pour exprimer une colère, un internationalisme que nous partageons. À l’inverse de ce que font les gouvernements européens, il est grand temps d’ouvrir les frontières, de permettre la libre circulation de toutes et de tous et d’accueillir dignement les migrants.

Tristan Katz

 

 


 

 

1 Pour saisir les fonctions et le rôle de FRONTEX voir https://www.lacimade.org/faq/l-agence-frontex/

2 La photo de l’article a été prise par des services de surveillance grecs avant le drame et montre l’horreur en marche.

3 Voir https://nouveaupartianticapitaliste.fr/tunisie-partenariat-avec-lunion-europeenne-pour-freiner-les-migrants/ et pour le contexte de campagne raciste : https://nouveaupartianticapitaliste.fr/tunisie-campagne-raciste-pour-tenter-de-detourner-la-colere-sociale/

4 https://www.bbc.com/news/world-asia-65749889

5 Par exemple en 2020 : https://www.liberation.fr/france/2020/12/02/frontieres-ruffin-accuse-de-jouer-la-carte-rn-par-la-macronie_1807462/