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Rapport Ciivise : la famille aux fondements des violences faites aux enfants

À l’occasion de la journée pour la protection de l’enfant du 20 novembre, la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a rendu un rapport sur les violences sexuelles, en particulier incestueuses, dont sont victimes les enfants. Leur nombre est d’au moins 160 000 par an. Le rapport met en évidence le caractère affreusement banal de ces agressions puisqu’un Français sur dix a été victime d’inceste. Il souligne le rôle central de la famille, dans son modèle patriarcal, dans l’existence et le maintien de ces violences, mais aussi du silence qui l’entoure. Il se conclut sur une série de recommandations dont certaines, comme la garantie d’un suivi médical accessible ou des enquêtes en cas de grossesse ou de tentatives de suicide d’adolescents, semblent une évidence mais n’existent pas aujourd’hui, malgré les grandes proclamations du gouvernement.

Une violence patriarcale

Le rapport est formel, et il est loin d’être le seul à le dire, l’écrasante majorité des agressions sexuelles sur des enfants – notamment incestueuses, qui représentent 81 % des cas – sont commises par des hommes, le père, le grand frère, l’oncle. Le père, ou le beau-père, sont responsables des viols incestueux sur des filles dans près d’un tiers des cas, dans un cinquième des cas pour les garçons qui subissent plus souvent des violences de leur frère (21,8 % des cas). Si l’agresseur est un homme, les victimes sont des filles dans deux tiers des cas, une différence moins marquée que dans les agressions sexuelles en général où les femmes représentent neuf victimes sur dix. Cette différence s’explique par le fait qu’un enfant, quel que soit son genre, est traité en inférieur par son agresseur. L’inceste est le geste de domination absolu, l’« écrabouillement » le plus total, pour reprendre le terme de l’anthropologue Dorothée Dussy. Le père considère que sa famille lui appartient, qu’il en dispose comme bon lui semble, et le frère, lui, y apprend à voir ses petits frères et surtout ses sœurs comme inférieurs, apprend à se considérer en dominant social. Il ne s’agit absolument pas d’une question de pulsion, argument utilisé pour les viols en général mais aussi pour les agressions sur mineurs, car l’agresseur choisit le lieu et le moment opportuns.

La famille au centre du patriarcat

Évidemment, dans le cas de l’inceste, le lien avec la famille est évident. Mais ce n’est pas seulement parce qu’agresseur et victime font partie de la même famille que celle-ci pose problème. C’est aussi là que se construit le tabou. Évidemment, pour un enfant, il est tout aussi difficile de parler des violences subies que de dire non à l’autorité d’un adulte, surtout un parent. Mais, même lorsque l’enfant parle, le tabou se maintient. Près d’une fois sur deux, la révélation n’est pas suivie d’effet. Il n’y a alors ni mise à distance de l’agresseur, ni aide psychologique de l’enfant. Pourtant, l’enfant est cru dans 70 % des cas et, dans près d’un cas sur deux, l’inceste a lieu au su, voire en présence d’autres membres de la famille. Cette omerta imposée aux victimes, qui s’accompagne régulièrement de culpabilisation de l’enfant victime, est nécessaire pour maintenir intacte la famille, pour ne pas faire éclater cette structure de solidarité. Une famille dans laquelle l’inceste existe peut se maintenir, mais, une fois le tabou brisé, elle se déchire. La faute, et souvent la mise à distance, est alors rejetée sur l’enfant, souvent devenu adulte, qui, en témoignant, a mis en péril la famille.

En finir avec la famille patriarcale

Les recommandations de la Ciivise sont très limitées. Certaines, comme la garantie d’un suivi médical accessible ou des enquêtes systématiques en cas de grossesse ou de tentatives de suicide d’adolescents, semblent aller de soi mais n’existent pas aujourd’hui. Comme toujours, le gouvernement est meilleur pour pousser des cris d’orfraie que pour agir. Il faut dire que, pour les appliquer, il faudrait mettre des moyens dans la santé et l’éducation, tout l’inverse des politiques actuelles.

Mais ce que propose la Ciivise pourrait au mieux aider les victimes, en aucun cas prévenir l’inceste. Le seul moyen d’y parvenir serait d’en finir avec la famille patriarcale. Elle ne rend pas seulement possible l’inceste en réunissant agresseur et victime sous un même toit et en plaçant la victime dans une situation de dépendance économique, affective, totale. Elle participe à son maintien en imposant le silence aux victimes et à tous ses membres. La famille est le lieu de domination patriarcale par excellence, soumettant au grand frère toute la fratrie et au père l’ensemble de ses membres.

Pour contrebalancer le poids de la famille actuelle, qui pèse sur les enfants comme sur les femmes – sur qui repose aujourd’hui l’essentiel de l’éducation des enfants –, il faudrait que les structures collectives ne se limitent pas à l’enseignement. Si la présence des parents auprès du tout jeune enfant semble indispensable à la plupart des spécialistes de l’enfance pendant les deux ou trois premières années, la société pourrait prendre le relais des parents dans les tâches d’éducation. La nécessité en est d’ailleurs reconnue de facto avec l’existence des structures dites de sociabilisation de l’enfant – crèches, garderies, classes de l’école maternelle où les jeunes enfants peuvent, théoriquement, être admis sitôt qu’ils sont propres. Mais ces structures de sociabilisation s’imposent aujourd’hui surtout pour des raisons pratiques, comme les horaires de travail des parents. Au final, l’éducation des enfants reste de la responsabilité des parents, c’est-à-dire surtout de la mère, jusqu’à leur majorité.

La famille joue aussi un rôle affectif essentiel, aujourd’hui quasi-indispensable au développement de l’enfant et de l’adolescent, un rôle protecteur pour tous ses membres qui savent pouvoir y trouver dans la plupart des cas un soutien quasi inconditionnel. C’est la crainte de voir s’effondrer ce « cocon familial » qui retient l’enfant de dénoncer et, quand il le fait, qui amène le reste de la famille à tenter de lui imposer le silence. Et tant pis pour les énormes dégâts que cela inflige à l’enfant dans la construction de sa personnalité.

On pourra en finir avec la famille patriarcale seulement lorsque ce rôle protecteur s’estompera parce que la société ne représentera plus un danger pour l’individu, lorsque les liens de solidarité iront de soi entre toutes et tous. Lorsque l’ensemble des adultes considéreront l’ensemble des enfants comme les leurs. Autrement dit, elle ne pourra disparaître qu’avec l’avènement d’une société où oppressions et exploitation seront relégués aux manuels d’histoire.

Marinette Wren