Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

Retour sur les élections présidentielles à Taïwan

(Cet article fait partie d’un dossier sur Taïwan publié en mars 2024, retrouver en bas de page le sommaire du dossier)

 

 


 

 

Les élections présidentielles taïwanaises ont abouti, le 13 janvier, à la victoire du Parti démocrate progressiste (PDP) et de son candidat Lai Ching-te. Le parti se maintient donc au pouvoir pour un troisième mandat consécutif. Mais beaucoup, en particulier dans la jeunesse, sont déçus de la politique de ce parti, qui a mené campagne en misant sur la continuité et sur les risques de guerre si son candidat perdait. De plus, sa victoire est moins due à son projet politique qu’à l’éparpillement des voix sur plusieurs candidats d’une opposition émiettée.

Partis politiques et couleurs, mais une seule nuance de classe

Pour comprendre les élections, il est nécessaire de savoir comment se positionnent les partis politiques taïwanais. En effet, l’axe principal n’est pas la droite ou la gauche (bien qu’elles existent) comme comprises en Occident, mais plutôt le rapport à la Chine.

Le Kuomintang (KMT, représenté par la couleur bleue) est favorable à une unification avec la Chine et mène une politique dans ce sens. Néanmoins, les manifestations à Hong-Kong ont rendu inaudible la proposition d’unification sur un modèle « Un pays, deux systèmes ». Pour continuer à rester dans l’opposition, ce parti met aujourd’hui en avant le discours « contre une unification violente, et contre le séparatisme ». Le but est d’entretenir une position antiguerre pour dénoncer la politique du PDP. Le KMT est également traversé par un débat autour de l’abandon du consensus de 1992 (qui explique qu’il n’existe qu’une seule Chine, mais plusieurs interprétations de ce qu’elle est). Ce consensus sert à alimenter le status quo, mais aussi à rendre légitime l’histoire du KMT à Taïwan et de son régime, la république de Chine. Le parti n’a toujours pas rompu avec son passé et Tchang Kaï-chek dont l’arrière-petit-fils, Chiang Wan-an, est même devenu en 2022 maire de New Taipei avec l’étiquette du KMT. Ce dernier apparaissait d’ailleurs au premier plan des meetings politiques de Hou You-ih, le candidat du parti.

De son côté, le PDP (représenté par la couleur verte) affirme une position indépendantiste, position qui a nourri le développement du parti depuis ses débuts dans les années 1990, au moment des mouvements sociaux (« tangwai ») pour la levée de la loi martiale. Bien que la critique du KMT soit complètement opportuniste, il est vrai que le PDP conduit une militarisation de la société en passant de quatre mois à un an le service militaire obligatoire pour les hommes et en augmentant considérablement le budget militaire1.

Cependant, la politique pro-patronale du gouvernement a permis la montée d’un troisième parti qui s’est nourri de ce mécontentement et a transformé les élections en une course tripartite : le Parti du peuple taïwanais (PPT), représenté, lui, par la couleur blanche.

La naissance d’un système tripartite ?

Le PPT est un parti créé récemment par Ko Wen-je, maire de Taipei de 2014 à 2022. Le nom du parti est repris d’une organisation qui a existé sous l’occupation japonaise pour défendre des positions autonomistes. Ko Wen-je était médecin avant de devenir populaire au moment du mouvement des Tournesols2 en soutenant l’occupation du Parlement par la jeunesse. Il est aussi connu pour ses petites phrases misogynes et xénophobes.

Ambiguïté et démagogie ont été les principales composantes de la campagne du PPT. Le parti a cherché à se présenter comme une solution pour les électeurs déçus du PDP et du KMT. Il est vrai que les campagnes présidentielles jusque-là traitaient principalement de la question chinoise, ce qui permettait aussi que ne soit pas discuté le reste des problèmes traversant la société. Le PPT a fait mine d’innover par rapport au cirque électoral traditionnel en mettant sur le tapis la crise du logement. Cette crise est alimentée par la hausse incontrôlable des prix des loyers, et par la stagnation des salaires. Mais lors d’un débat télévisé ça a tourné à la farce : cette question a conduit à une discussion lunaire entre les trois candidats qui se sont reprochés chacun à leur tour leur quantité de propriétés individuelles… allant jusqu’à provoquer les larmes de crocodile de Ko Wen-je !

À propos de la Chine, le PPT joue lui aussi une partition aussi ambivalente que les autres. Ko Wen-je souhaite ainsi « avoir des relations amicales avec la Chine » sans préciser en quoi consisteraient ces relations. À la lumière de sa carrière, on ne peut pas avoir de doute sur sa position. En tant que maire de la ville de Taipei (de 2014 à 2022) il avait lors des « rencontres impromptues » mais très organisées entre politiciens des deux bords du détroit, comme les « forums Shanghaï-Taipei », eu de nombreux entretiens avec des représentants du Parti communiste, et tenu lui-même à répéter des formules semblables à celle de la propagande de la Chine continentale soulignant qu’« il n’y a qu’une seule famille des deux côtés du détroit de Taïwan ». Et le PPT tout autant que le KMT ont proposé de remettre sur la table le traité de libre-échange sino-taïwanais, dont le rejet avait été à l’origine du mouvement des Tournesols dix ans plus tôt. Le retour de ce texte dans les programmes politiques illustre le désir croissant d’une fraction de la grande bourgeoisie taïwanaise de renouer avec la Chine pour ses intérêts économiques. Ko Wen-je, qui s’était fait élire en 2014 à la mairie de Taipei grâce à son soutien au mouvement, peu embarrassé par les contradictions, change complètement de position dix ans après.

Les positions politiques du KMT et du PPT sont finalement proches, et ces partis en sont bien sûr totalement conscients. Alors que le dernier était censé être le candidat antisystème, il s’était retrouvé un peu avant les élections à signer avec le KMT une alliance électorale : un candidat unique pour les deux partis à la présidentielle. L’alliance n’a tenu que trois jours, car il y a eu trop de mécontents dans les deux partis, mais cela exprime parfaitement le niveau d’opportunisme de ces derniers. Présenté finalement séparément, le PDP a sans peine remporté cette élection.

Ces jeux d’alliances et de désaccords sur la question chinoise ne doivent cependant pas occulter le point central : ils sont tous d’accord sur les attaques en direction des travailleurs. Le 1er janvier 2024, l’âge de départ à la retraite est passé de 63 à 64 ans. Aucun parti politique ne s’en est ému. Les salaires taïwanais figurent parmi les plus bas de ceux des pays développés, alors que l’inflation n’a cessé de croître comme partout dans le monde. Cette situation impossible a poussé les trois candidats à rivaliser de démagogie en proposant des hausses du salaire minimum : ainsi, pour rattraper son retard dans les sondages, Lai Ching-te, le candidat du PDP, avait annoncé une hausse de 4 %, Hou You-ih, le candidat du KMT, a lui promis dans les derniers jours de la campagne une augmentation de 25 % ! Des promesses qui servent surtout à cacher l’augmentation constante du coût de la vie, sans jamais dénoncer, même timidement, les profits hallucinants des gros capitalistes taïwanais. Aucun d’entre eux non plus n’a de problème avec l’exploitation effroyable des travailleurs migrants, présents en nombre dans l’industrie et l’économie domestique, et l’existence d’un salaire minimum encore inférieur à celui des travailleurs taïwanais.

Une campagne qui ne fait pas exception sur l’interventionnisme chinois

Chaque campagne présidentielle fait l’objet d’interventions de la Chine pour faire gagner son candidat favori (le KMT). La semaine précédant les élections, une fusée contenant un satellite a été tirée depuis la Chine et a traversé le ciel taïwanais en haute altitude. Le gouvernement taïwanais a envoyé un SMS d’alerte à l’ensemble de la population en anglais et en chinois. Mais tandis que le message en chinois parlait de « satellite », le message en anglais disait « missile », ce qui a effrayé la population. Erreur de traduction ou confusion volontairement entretenue, bien difficile à savoir. D’autant que le ministère s’était alors justifié en en rajoutant une couche et disant que la fusée de lancement aurait pu avoir un accident, et donc présentait quelques risques pour Taïwan. De quoi permettre au KMT de faire un scandale facile en incriminant l’amateurisme supposé du PDP et de crier au complot.

Peu de temps après a été diffusé sur les réseaux sociaux chinois, et par extension sinophones, un pamphlet ordurier sur la présidente sortante Tsai Ing-wen dont le contenu mélangeait allègrement théories du complot et accusation de « trahison à la race han ». Une telle production est caractéristique de l’actuel tournant chauvin et raciste du régime chinois.

Venant de Chine, de Taïwan, ou même des États-Unis, la classe dominante réserve un sort équivalent à la classe ouvrière taïwanaise, l’exploitation et le sang. Il est nécessaire qu’une voie indépendante de classe émerge sur l’île afin d’envisager l’autonomie des différents régimes intéressés par le contrôle du détroit de Taïwan, et de la libération du capitalisme.

Étienne Bridel et Pierrot Frey

 

 


 

 

Les élections législatives se sont déroulées le même jour que l’élection présidentielle. Sur les 113 sièges à l’Assemblée, 52 ont été attribuées au KMT, 51 au PDP, huit au PPT, et deux à des députés sans étiquette. Pour la première fois dans l’histoire de ce régime, le parti au pouvoir est minoritaire à l’Assemblée. Pour autant, le KMT profite d’une avance tellement maigre qu’il pourra difficilement jouer son rôle d’opposition. Finalement, c’est le PPT et ses huit députés qui seront au centre des regards, car leurs votes permettront de faire peser la balance dans un sens ou dans l’autre.
 

 


 

 

Sommaire du dossier

 

 


 

 

Notes

1 Après une hausse de 12,9 % en 2022, le budget militaire de Taïwan a encore augmenté de 3,5 % en 2023, hausses destinées, entre autres, à acheter des armes aux États-Unis.

2 Le mouvement des Tournesols des étudiants a débuté le 18 mars 2014 en protestation contre la signature par le gouvernement, à l’époque dirigé par le Kuomintang, du traité de libre-échange sino-taïwanais, sans qu’il ait pu être débattu en détail au Parlement.