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Soigner en Guyane : immersion au Chog de Saint-Laurent-du-Maroni

Ce dossier est issu en partie d’un entretien avec Éléonore1, sage-femme au Centre hospitalier de l’ouest guyanais (Chog) de Saint-Laurent-du-Maroni, ville située au nord-ouest de la Guyane à la frontière avec le Suriname, sur le fleuve Maroni.

Alors que, en France dite métropolitaine, il y a en moyenne, dans les maternités de type 2a2, 1 400 naissances, c’est entre 3 200 et 3 500 bébés qui naissent chaque année entre les mains des 70 sage-femmes de celle du Chog, créé en 2018 pour augmenter les capacités de l’ancien hôpital vétuste, et fonctionnant déjà à pleine capacité. Des bébés aux histoires différentes (française, chinoise, bushinenguée3, hmong, haïtienne, créole, etc.), particulièrement témoins de l’histoire de l’empire colonial français. Comment soigner dans un tel contexte ?

Entre maladies anachroniques et pénuries en tout genre

Des maladies revenues des temps jadis

Soigner en Guyane, c’est tout d’abord soigner des maladies qui n’existent plus en Europe occidentale, ou sont en grand recul. C’est le cas par exemple du saturnisme – intoxication au plomb se produisant principalement par ingestion par voie alimentaire – qui est aussi beaucoup plus présent (20 % des enfants étaient atteints de saturnisme en 20174, soit dix fois plus qu’au niveau national). Même chose pour la syphilis, maladie sexuellement transmissible, avec trois fois plus de cas détectés, et le VIH (la Guyane est le département le plus touché).5

Pandémie et pénurie

Ce n’est pas tout. Après trois années de pandémie, les pénuries ont, comme partout et avec plus d’ampleur vu la configuration du territoire, désorganisé le travail des soignants. En premier viennent les problèmes d’approvisionnement : l’hôpital est approvisionné par avion depuis Cayenne, mais l’unique route qui relie Cayenne à Saint-Laurent n’est pas des plus fiables, surtout pendant la saison des pluies. Éléonore raconte : « L’hôpital de Saint-Lau, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas non plus la zone. Il est tout récent et donc en bon état. Après, c’est vrai qu’il nous manque des médicaments de façon cyclique : par exemple, ça fait six mois qu’on tourne sans Spasfon à la maternité. Je crois que c’est parce qu’on galère à payer les fournisseurs. »

Vient ensuite la pénurie de personnel qui sévit depuis… toujours. Concernant les sages-femmes du Chog, elles réclamaient comme leurs consœurs en 20216 le respect du ratio d’une par patiente, au lieu d’une pour deux, trois voire quatre ! Mais c’est un vœu pieu en Guyane. Le travail abattu par les équipes de l’hôpital, en particulier à la maternité, est donc énorme. Pour maintenir le cap, les pauses sont raccourcies au maximum, et un carnet de suivi obstétrique optimisé a été mis en place : « Nous avons mis en place ce carnet qui permet de noter plein d’éléments en amont pendant la grossesse et qui simplifie la tâche quand les dames se retrouvent à l’hôpital pour accoucher notamment. Sans ça, on ne pourrait pas assurer autant de boulot. En gros, on définit des protocoles, on s’accorde sur des logiciels communs, etc. Le carnet est adapté à la situation guyanaise. » Une preuve, parmi tant d’autres, que les travailleurs savent mieux que quiconque comment gérer leur outil de travail.

1 001 stratégies pour attirer la main-d’œuvre

Sur la « pénurie de personnel », la situation est un peu spécifique, car elle y est plus forte et structurelle que dans les autres départements. Elle provient en partie du manque de formation sur place : il existe certes des Ifsi (75 places en moyenne pour celui de Cayenne, 15 pour celui de Saint-Laurent-du-Maroni) et des formations d’aide-soignante en Guyane, mais tout le reste est inaccessible. Il faut aller en métropole pour se former, ce qui reste assez rare. Et ceux qui partent ne reviennent pas forcément non plus, cherchant un avenir meilleur en métropole. L’enjeu est donc de « faire venir » des métropolitains en Guyane. Une vraie galère, comme dit Éléonore : « Au sein de la maternité, on n’a quasiment que des médecins étrangers : on n’en a déjà pas pour la métropole, alors encore moins pour les DOM. » Tout est bon pour attirer le personnel : salaires augmentés dans la fonction publique (+ 40 % pour le coût de la vie), prime si l’on s’installe sur place, participation aux trajets retours… Pourtant rien n’y fait.

Emma Martin

 


 

Carte de « la Guyane françoise et l’isle de Cayenne », par Jacques Nicolas Bellin, cartographe au ministère de la Marine, Versailles, 1763. Bibliothèque nationale du Brésil. © Bibliothèque numérique mondiale.

 

Le legs colonial

Les fractures ouvertes du colonialisme

Malgré toutes les stratégies pour rendre la Guyane attractive, rien n’y fait, car la situation sociale n’a pas de quoi faire rêver : d’après l’Insee, 41 % des 15-64 ans sont en emploi et 27 % souhaiteraient travailler7, formant le halo du chômage, un chiffre impressionnant. Cette situation trouve son origine dans l’histoire du territoire, colonie très longtemps délaissée, uniquement valorisée en tant que bagne. En effet, si les premières implantations françaises datent de 1503 en Guyane, soit il y a 500 ans, c’est véritablement au xviie siècle que la France assoit sa présence à Cayenne, où est tentée la culture du sucre, du chocolat, des épices et du café sous le régime de l’esclavage. Seule une main-d’œuvre gratuite pouvait permettre le développement de ces activités sur un territoire composé à 96 % de jungle. L’impérialisme français se heurtait alors aux impérialismes allemand et britannique qui cherchaient aussi à étendre leur influence dans la zone.

Un peuplement par la force

La Révolution française a marqué l’utilisation pour la première fois de la Guyane comme prison à ciel ouvert, idée reprise ensuite sous le Second Empire, à la fois pour y déporter des opposants politiques républicains et mettre au ban des délinquants de droit commun, et ce jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Cette population était aussi censée fournir de la main-d’œuvre, tout comme les travailleurs chinois ou du Moyen-Orient qui furent transportés en Guyane au xixe siècle après la fin de la traite des esclaves. Mais pour quoi faire ? La fin définitive de l’esclavage en Guyane n’a pas été accompagnée d’une quelconque industrialisation ou de perspectives pour les populations locales. Le seul moyen trouvé pour favoriser l’agriculture a été de donner des lopins de terre à des réfugiés hmong dans les années 1970 en leur fixant l’objectif de les défricher et de réussir à les exploiter. Maigre consolation pour ces victimes du colonialisme, forcées de s’exiler à l’autre bout du monde.

Un département de « seconde zone »

La Guyane a donc durablement été traitée, comme la majorité des territoires dits d’outre-mer, en département de seconde zone, victime d’une politique capitaliste d’abord coloniale puis néo-coloniale, qui cherche à profiter des richesses des territoires – d’abord les denrées rares, puis l’or, et enfin, la proximité avec l’équateur qui permet les lancements spatiaux – sans investir un centime pour les populations ou l’industrie locale. Et ce même avec l’installation du prestigieux Centre spatial de Guyane de Kourou : celui-ci emploi en majorité des salariés venus de l’hexagone. Au niveau de sa population, la Guyane est pourtant divisée entre créoles, amérindiens, bushinengués, haïtiens, brésiliens, chinois et métropolitains, ces derniers souvent pour un séjour passager.

E.M.

 


 

Pancarte de la grève de 2021 pour réclamer des embauches au Chog. source France Info 2021

 

Charité mal ordonnée : immigration et racisme à l’hôpital

Des discriminations dans la pratique des soins qui ne sont heureusement pas du goût de toutes les soignantes

La pratique des soins n’est pas exempte de discriminations. « Malgré nos alertes, il arrive encore que des patientes soient traitées différemment en fonction de leur origine et, surtout, de leur pratique de la langue française. Ce n’est évidemment pas systématique, surtout pour les soins urgents, mais, si une maman ne parle pas français, on est vite en galère côté traduction : on ne peut pas expliquer ce qu’on fait, alors soit on fait quand même, soit on attend que quelqu’un qui puisse traduire arrive, et ça retarde. Il y a parfois des cas extrêmes : il est déjà arrivé qu’un médecin refasse un point de suture dans une plaie ouverte et purulente de césarienne avec un simple coup de proto8 dans le nez pour la maman. « Vous comprenez, si on la met au bloc, on va perdre du temps, on fait comme ça, ça va plus vite, de toute façon elle ne parle pas français. »

À la question posée de savoir si cette réaction est une réponse au manque de collègues, à l’urgence perpétuelle dans laquelle vivent celles et ceux qui travaillent dans les hôpitaux, urgence que les populations non francophones subiraient plus que les autres les effets, Éléonore acquiesce mais nuance : « Il ne faut pas négliger non plus les préjugés racistes, par exemple “Les Haïtiennes ne supportent pas la douleur, les Chinoises la supportent beaucoup mieux, les Bushinengues aussi” , etc. Nous ce qu’on pense en tant que sages-femmes et en tant que professionnelles de santé, c’est que toute douleur ressentie est légitime, on n’a pas à juger le seuil de douleur du patient. Ici, en Guyane, c’est différent. Une maman haïtienne quand elle crie, le présupposé c’est qu’elle fait du cinéma. Une maman bushinengue, elle va se voir donner juste un doliprane pour la nuit, parce que justement elles ont tendance à ne pas se plaindre. Une métropolitaine, on lui aurait laissé un doliprane, un ibuprofène et un tramadol, et elle se serait gérée elle-même pour la nuit, et si ça ne suffisait pas on l’aurait su. Or ici, puisqu’elles ne se plaignent pas, qu’elles ne sonnent quasiment jamais on se dit que c’est bon, elle n’a pas mal, alors que, juste en posant la question, tu te rends compte que ton traitement est inefficace ou en passant la voir tu vois qu’elle est pliée en deux, mais elles ne disent rien tant que tu n’y retournes pas de ton propre chef. » Des habitudes qu’Éléonore explique aussi par le manque de temps et l’urgence permanente.

L’organisation des salariés pour soigner tout le monde

À propos des projets de suppression de l’AME9 lancé par Les Républicains pour draguer toujours plus l’électorat d’extrême droite, Éléonore nous explique en détail en quoi cette mesure est particulièrement hypocrite, car, en plus de surfer sur des relents racistes, elle ne résoudra en rien les problèmes de financement de la santé publique : « Pour avoir l’AME de droit commun, il faut en théorie être sur le territoire depuis trois mois minimum. À la maternité du Chog, on a une équipe spéciale d’assistantes sociales dédiée à l’accueil des patientes et à l’ouverture de droits. Ce n’est pas si compliqué de se débrouiller pour domicilier une dame quelque part depuis plus de trois mois, et puis si jamais on n’y arrive pas, le temps qu’elle soit suivie en post-partum et qu’éventuellement elle reparte, ça fait parfois trois mois déjà. » Combattre des lois discriminatoires, c’est montrer la voie à un traitement égalitaire des patients, sans discrimination : « Dans tous les cas, AME ou pas, on soigne les gens, et l’on cherche des solutions à posteriori, mais plutôt pour que l’hôpital soit remboursé via l’AME. On ne refusera jamais une patiente à la porte de la maternité car elle n’est pas couverte par tel ou tel dispositif. Encore plus sur un territoire comme la Guyane ! Ça compliquera juste le remboursement des soins et les finances de l’hôpital public. La suppression de l’AME, ça n’empêchera jamais les soignants de soigner des gens en situation irrégulière, on n’acceptera jamais ça. »

E.M.

 


 

Notes

1 Le prénom a été modifié

2 La taille des maternités augmente avec son type de spécialisation, c’est-à-dire fonction de sa capacité à prendre en charge des nouveau-nés problématiques. En 2019, en France métropolitaine, une maternité de type 1 pratique en moyenne 784 accouchements par an, une maternité de type 2a, 1 423, une maternité de type 2b, 2 007, et une maternité de type 3, 3 240.

3 Ethnie du fleuve, en partie descendant d’esclaves échappés ou libérés côté Suriname, ancienne colonie hollandaise.

4 https://www.nationalgeographic.fr/sciences/le-saturnisme-infantile-prend-des-proportions-inquietantes-en-guyane

5 https://www.santepubliquefrance.fr/regions/guyane/documents/bulletin-regional/2022/bulletin-de-sante-publique-vih-et-ist-en-guyane.-decembre-2022

6 En 2021, un mouvement de grève des sages-femmes dans les maternités réclamait des embauches et des augmentations de salaire. Il avait également touché la Guyane (https://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/le-cri-des-sages-femmes-comme-leurs-homologues-de-l-hexagone-elles-alertent-sur-les-conditions-de-travail-1002118.html).

7 https://www.insee.fr/fr/statistiques/6542093

8 Le « proto » ou protoxyde d’azote est un gaz médical d’usage réglementé à visée anesthésique ou analgésique assez peu puissant.

9 AME, ou aide médicale d’État, est une aide sociale en France principalement destinée à prendre en charge les dépenses médicales des étrangers en situation irrégulière sur le territoire français.