Nouveau Parti anticapitaliste

Nos vies valent plus que leurs profits

They Shot The Piano Player, film de Francisco Trueba et Javier Mariscal

Film d’animation des auteurs espagnols Fernando Trueba (réalisateur) et Javier Mariscal (dessinateur)

Sorti le 31 janvier, c’est un film d’animation des auteurs espagnols de Chico & Rita, film d’animation de 2010 sur la musique cubaine. Trueba est réalisateur et Mariscal dessinateur.
Dans They Shot The Piano Player, nous suivons l’enquête menée par Trueba, sous les traits d’un journaliste américain spécialiste de musique qui, en effectuant des recherches pour un livre sur la bossa nova, découvre un pianiste brésilien, Francisco Tenório Junior. Un vrai virtuose, dont il n’avait jamais entendu parler, qui n’avait fait qu’un seul album solo, mais jouait avec les grands noms de la musique brésilienne de son époque.

Il apprend que Tenório a disparu à Buenos Aires, la capitale argentine, en 1976 et qu’on ne l’a plus revu.

Sa curiosité est piquée et il se lance dans une enquête pour en savoir plus. Elle le conduit sur deux pistes. Celle d’une période de liberté créatrice qui a vu la naissance de la bossa nova (bossa, la bosse, mais aussi la tendance, la vague et donc… la nouvelle vague) à la fin des années 1950, musique brésilienne inspirée du jazz américain mais aussi des rythmes de la musique populaire brésilienne, celle qu’on entend dans les carnavals comme celui de Rio, rythmes qu’elle épure et synthétise pour en garder l’essence, avec des mélodies minimalistes qui tranchent avec le style « crooner » alors en vogue dans la musique brésilienne. Puisant son inspiration dans la musique populaire, la bossa nova est donc en réalité une musique savante qui a enflammé les milieux de la petite bourgeoisie cultivée de Rio, où elle est née, mais aussi des États-Unis et d’Europe, particulièrement de France : elle nait dans le même contexte artistique de mouvements revendiquant une plus grande liberté formelle, telle la Nouvelle Vague du cinéma français, à laquelle il est fait explicitement mention dans le film… Son titre est un clin d’œil appuyé au film de François Truffaut, un des réalisateurs initiateurs de la Nouvelle Vague en France, Ne tirez pas sur le pianiste.

Nous découvrons donc l’histoire de la bossa, des artistes qui en sont les initiateurs : le diplomate poète Vinicius de Moraes, l’arrangeur Tom Jobim, le guitariste et chanteur Joao Gilberto et bien d’autres, les clubs où on se bouscule pour danser et les écouter.

Mais aussi l’histoire plus sombre et tragique de l’opération Condor, cette politique menée par le gouvernement des États-Unis et la CIA destinée à appuyer l’installation de régimes dictatoriaux féroces à leur botte un peu partout dans le continent – le monde était alors en pleine guerre froide et les dirigeants des États-Unis étaient convaincus que c’était une nécessité pour enrayer les mouvements populaires, comme celui qui avait conduit à la révolution cubaine dont ils voulaient à tout prix éviter la contagion.

Le Brésil avait basculé dans la dictature en 1964, ce fut le tour de l’Argentine en 1976. Et de nombreux autres pays : Bolivie, Guatemala, Paraguay, Uruguay, Chili, à peu près toute l’Amérique du Sud vit alors sous des régimes dictatoriaux.

En Argentine, c’est le 24 mars 1976 qu’a eu lieu le coup d’État du général Videla, mais l’armée avait investi les rues depuis plusieurs jours. C’est à ce moment que le groupe de Vinicius de Moraes donnait une série de concerts en Argentine, et, le 18 mars, à Buenos Aires. C’est cette nuit-là que Ténorio a disparu. Il était sorti faire une course et n’est jamais revenu.
L’opération Condor, opération transnationale clandestine, a été révélée en 1992 avec la découverte des archives secrètes du Paraguay. Il s’agissait de mettre hors d’état de nuire toute personne jugée subversive (et il n’en fallait pas beaucoup pour avoir cette étiquette !). 50 000 personnes ont ainsi été torturées et assassinées entre 1975 et 1983.

Un film original dans sa forme – les dessins aux couleurs chatoyantes sont très beaux – et par son sujet. Avec une bande-son originale superbe, surtout quand on aime la bossa ! Et l’enquête de Trueba sur Tenório a levé plus d’un coin du voile jeté par les militaires sur cette époque. Mais, chut, on ne vous en dira pas plus, allez voir cet excellent film !

Jean-Jacques Franquier et Lilliane Laffargue