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Tunisie : les frontières de l’Union européenne tuent

Depuis le début du mois de juillet, une véritable tragédie se joue dans le désert tunisien. Une vingtaine de migrants subsahariens ont été découverts sans vie, tandis que des centaines d’autres ont été livrés à eux-mêmes dans des conditions inhumaines. Environ 1 200 migrantes et migrants subsahariens auraient été abandonnés dans les zones désertiques aux frontières entre la Tunisie et la Libye à l’est, et l’Algérie à l’ouest.

Privés d’eau et de nourriture, ces hommes, femmes et enfants se retrouvent dans une situation critique, victimes d’une campagne xénophobe massive d’expulsions, d’arrestations et de violences orchestrée par les autorités tunisiennes depuis plus d’un mois. Cette campagne a été lancée à partir de la ville portuaire de Sfax1, et les témoignages bouleversants dénoncent une violence sans précédent envers les migrants subsahariens.

Kaïs Saïed : Zemmour au pouvoir

Ce climat de violence avait été précédemment exacerbé par le discours xénophobe du président tunisien Kaïs Saïed en février dernier. Sous couvert de protéger l’identité arabo-musulmane du pays, Kaïs Saïed avait qualifié les migrants de « hordes de migrants clandestins » qui seraient « à l’origine de violences et d’actes inacceptables » employant des termes proches de ceux utilisés par l’extrême droite pour évoquer un « grand remplacement ». Une rhétorique réactionnaire qui a ouvert la voie à une escalade de violences alarmante à l’encontre des Noirs et des personnes subsahariennes, qu’ils soient en situation régulière ou non.

Début juillet 2023, le député tunisien Tarak Mahdi a accusé sur les réseaux sociaux des Subsahariens d’avoir poignardé un homme dans la ville de Sfax. La ville portuaire du centre-est tunisien est alors devenue le théâtre de scènes d’une violence inouïe, laissant place à la haine et aux agressions jour et nuit. Le silence complice des forces de l’ordre n’a fait qu’encourager cette déferlante de violences, laissant des centaines de Subsahariens traqués, harcelés, agressés et forcés à fuir leurs foyers. Ils se retrouvent ainsi réunis, dans des conditions de vie précaires, sur le rond-point de Beb Jebli, où la solidarité tente tant bien que mal de prendre le relais pour secourir ces naufragés de l’inhumanité. La police et l’armée ont pris le relais rapidement en déplaçant les migrants dans le désert, les exhortant à se rendre à pied par le désert en Libye, pays connu lui aussi pour son traitement inhumain des migrants. À Ras Jedir, une petite ville côtière à la frontière entre la Tunisie et la Libye, actuellement plus de 350 migrants se retrouvent abrités dans un camp improvisé grâce à l’aide du Croissant-Rouge, dans l’attente d’une « aide » de la communauté internationale.

La responsabilité écrasante de l’Union européenne

Ladite « communauté internationale » joue l’émotion face aux images des morts dans le désert de Tunisie, comme bien souvent devant les horreurs que crée ce système capitaliste. Mais en réalité ce virage sécuritaire et xénophobe pris par la Tunisie ne pourrait se faire sans l’appui de l’Union européenne. Récemment, le président Kaïs Saïed, soutenu par l’ambassadeur de Tunisie en France, a dénoncé une campagne de désinformation concernant la situation actuelle du pays. Il a rappelé le passé de la Tunisie en tant que terre d’accueil de Nelson Mandela tout en affirmant que le pays ne serait plus une « terre d’accueil », puisqu’il s’agit pour lui de lutter contre un trafic clandestin d’êtres humains. Bien que surprenant d’hypocrisie, cette rhétorique n’est pas anodine, la politique de gestion des frontières tunisiennes passe depuis longtemps par plusieurs programmes dit de « lutte contre le trafic d’êtres humains » où l’expression « trafic d’êtres humains » est systématiquement assimilée à celle d’« immigration irrégulière ». Le 16 juillet 2023, Kaïs Saïed a signé un « partenariat stratégique » avec l’Union européenne censé soutenir le pays face à la crise économique et sociale qu’il traverse grâce à une aide budgétaire directe de 150 millions d’euros. Un accord comprenant un budget de 105 millions d’euros centré sur le contrôle des migrants sur le territoire tunisien, aux portes de l’Europe, et une réadmission des Tunisiens sans papiers. L’Union européenne paie ainsi la Tunisie pour garder ses propres frontières par tous les moyens. Cet accord a été chaleureusement salué par Georgia Meloni, cheffe du gouvernement d’extrême droite italien, également première interlocutrice de Kaïs Saïed, puisque la Tunisie est le principal point de départ vers l’Italie – mais il est en réalité assumé en connaissance de cause par tous les dirigeants des grandes puissances d’Europe dont Macron.

La politique actuelle de la Tunisie, main dans la main avec l’Union européenne, ne date en réalité pas d’hier. Dès 2012, un an après la révolution tunisienne, l’Union européenne avait lancé un projet de coopération technique sur la gestion de la migration (ETMA), permettant de renforcer les capacités tunisiennes en gestion sécuritaire. En 2015, un nouveau programme d’appui de protection internationale a été adopté, permettant aux autorités tunisiennes de bénéficier d’un financement à hauteur de 3,6 millions d’euros de l’Union européenne et de la Confédération suisse. En 2016, c’est l’Allemagne qui se porte volontaire pour fournir des équipements, la modernisation des postes frontières et des formations sécuritaires aux autorités tunisiennes. En 2018, un nouveau programme sur la gestion des frontières au Maghreb renforce une fois de plus cette coopération transfrontalière inhumaine notamment avec une mise à disposition d’aide technique. Outre le soutien financier, l’Union européenne opère directement sur les frontières tunisiennes via Frontex, collaborant depuis 2007 avec les gardes-frontières maritimes puis en 2011 avec l’opération Hermès visant à intercepter les traversées entre la Tunisie et l’Italie.

Sous couvert d’aide face aux crises économiques et sociales que traversent les pays comme la Tunisie, l’Union européenne organise de longue date l’externalisation de la traque aux migrants, en développant en Afrique du Nord des plateformes de contrôle, de tri, d’identification et d’expulsions qui font de la région, et notamment de la Tunisie, de la Lybie et du Maroc, des « hotspots » géants où les polices aux frontières des États européens n’ont plus directement à se salir les mains.

La lutte pour l’unité du monde du travail

L’accord du 16 juillet 2023 rend l’Union européenne complice de barbarie aux yeux des associations humanitaires comme Amnesty International. Le 6 août, dans la ville de Sfax, une manifestation commémorant la grève générale du 5 août 1947 pour un salaire minimum garanti aux ouvriers et qui fut réprimée dans le sang par l’armée du régime colonial, a réuni des centaines de personnes. Dans un des bastions historiques de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), principale centrale syndicale du pays, Noureddine Taboubi, chef actuel de l’UGTT a pris ouvertement position contre Kaïs Saïed, notamment sur la question des migrants, affirmant au micro d’Africanews que : « l’Occident doit comprendre que nous ne sommes pas ses gardes-frontières. Ils ont colonisé l’Afrique et d’autres pays pendant de nombreuses années. Il est temps de mettre en œuvre un véritable développement [dans ces pays] afin que les gens puissent vivre dans la dignité et la prospérité dans leurs pays ».

En mars et juillet 2023, d’autres manifestations rassemblant des centaines de personnes se sont tenues pour dénoncer la politique raciste du gouvernement tunisien. Mais la population tunisienne reste majoritairement divisée sur la question. La crise économique majeure que traverse la Tunisie depuis plusieurs années a exacerbé les tensions sociales et les inégalités dans le pays. Dans ce contexte et avec l’appui d’une propagande xénophobe venue d’en haut, des liens préoccupants entre racisme, insécurité et pauvreté émergent dans le discours public. Un certain nombre de Tunisiens partagent certainement ces idées réactionnaires qui amalgament la population noire, les sans-papiers avec l’insécurité et la crise sociale. Mais le discrédit bien mérité de ce gouvernement au service de la bourgeoisie tunisienne et servile à l’égard des grandes puissances qui exploitent le pays engendre aussi dans d’autres couches sociales un rejet de sa propagande raciste.

Il y a bien une chose que partagent les jeunesses tunisienne et subsaharienne : l’exil comme seul espoir pour s’en sortir. Nombreuses sont les familles tunisiennes qui connaissent la douleur et le drame du sort des « brûleurs de frontière », ces migrants en quête d’un avenir meilleur, qui ne parviennent pas à rejoindre l’Italie.

Cette concurrence tragique entre candidats africains à l’émigration vers des pays plus riches est le résultat de la politique de terreur contre les migrants menée par l’Union européenne à ses frontières. Il est vital qu’en Europe comme en Afrique, les travailleurs combattent ces divisions au nom de leur lutte commune pour le renversement du système impérialiste. En Europe, cela se traduit par des revendications qui devraient être incontournables à toute organisation qui se revendique de l’émancipation du monde du travail : démantèlement de Frontex, liberté de circulation et d’installation et régularisation de tous les sans-papiers.

Nora Debs

 

 


 

 

1 Escalade de violence raciste à Sfax contre les migrants subsahariens : https://nouveaupartianticapitaliste.fr/tunisie-escalade-de-violences-racistes-a-sfax-contre-les-migrants-subsahariens/